LIVRE V, CHAP. I
éhose néanmoins méritait quelque attention. Je connaissais le cadi pour un homme sévère en apparence, mais au fond peu scrupuleux et de plus avare. Je mis deux cents sultaninsd'or^ dans ma bourse, et j'allai trouver ce juge. Il me fit eutrer dans son cabinet, et me dit d'un air rébarbatif : Vous êtes tm impie , un sacrilège , un homme abominable. Vous avez enterré un chien comme un musulman ! quelle profanation ! Est-ce donc ainsi que vous respectez nos cérémonies les plus saintes f et ne vous êtes-vous fait mahométan que pour vous moquer de nos pratiques de dévotion? Monsieur le cadi, lui répondis-je, TArabe qui vous a fait un si mauvais rapport, ce faux ami, est complice de mon crime, si c'en est un d'accorder les honneurs de la sépulture à un fidèle domestique, à un animal qui possédait mille bonnes qualités. Il aimait tant les personnes de mérite et de distinction , qu'en mourant même il a voulu leur donner des marques de son amitié. Il leur laisse tous ses biens par un testament qu'il a fait, et dont je suis Texécuteur. 11 lègue à l'un vingt ecus, trente à l'autre; et il ne vous a point oublié, monseigneur, poursuivis-je eq tirant ma boiu^ : voici deux cents 'sultanins d'or qu'il m'a chargé de vous remettre. Le cadi , à ce discours, perdit sa gravité; il ne put s'empêcher de rire; et, comme nous étions seuls, il prit sans façon la bourse, et me dit en me renvoyant: Allez, seigneur Sidy Hally, vous avez fort bien fait d'inhumer avec pompe et avec honneur un chien qui avait tant de considération pour les honnêtes gens*.
' SuUanint d'or : lisez soulthâninê. C*est le dnel littéral et le pluriel vulgaire du moi arabe souUhany, qui désigne deux espèces de monnaies : l'une d'or, valant un peu plus de dix francs ; l'autre d'argent^ valait seulement dix aspre^ ou dix-huit deniers.
* Le savant M. Langlès, proFessoir des langues orientales et mon confrèie à l'In* stitnt (que j'ai consulté sur cette partie de l'histoire de don Raphaël), dit qn'il n'a vu le testament du chien ni dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelot, ni dans les recueils de contes et d'anecdotes qu'il a lus en arabe et en persan. On ignore où Le Sage a pu puiser cet épisode, qui est ingénieux pi parfaitement dans les nuances orientales.
Ce conte se trouve pour la première Ibis dans un fabliau du dousième siècle, intitulé li Teitamtnt de VAsne *. En voici un abrégé : c Un curé avait depuis vingt ans > un ftne à son service. L'animal, après avoir bien travaillé, bien'gagné de l'argent à
* Manuscrit de la Bibliothèque, n* T&33 ; Fabliaux de Barbann, édition de Véon, t. in, p. 70; et les traductions de Le Grand, t« ni| p* 108*
Je me tirai d'affaire par ce moyen^ et si cela ne me rendit pas plus sage^ j'en deyins du nM)iT)s plus circonspect, le ne fis plus de débauche avec T Arabe ni même ayec le juif. Je choisis pour boire avec moi un jeune gentilhomme de LiY4>urne^ qui 4tail mon esclave» Il s'appelait A2laini. Je ne ressemblais point
% t6fi ni*!lrft) mOdritt'êtffin de v}e$l(èti«6; et le ^Mtrê, par «fie espèoe de reeotniaitH ».MDce^ b6 Tovlant pas tiouffrir qn'ofi l'écorchât, le fit eaterror dans son jardin. La
> cliose fat rapportée à l'évèque. — Tant mieux, dit-il, nous aurons une amende ! if On'on fkUe venir cet «%neitii de Dieu. Le cdfé comparut. -— Approchez, lui dlt-ll, » fMiïeii, rteégat. C'e^t dftnc tous qui, pour faire honte H l'Église, avez eu I* seélëihs-*
> tesse d'inhumer un àne parmi des chrétiens ! Qui jamais ouït parler d'abominatioii
> pareille? Je Tais ordonner les inforniations les plus exactes; et, ai vous êtes coni irainétt du eHme, voué pouvet tous attendre à pourrir dans une prison. — Beau doux
> lire, rëpotidlt le prêtre, discours niéchaiit» se laissent aiftémeat rapportent °>^ » poor me diseulper, je ne vous d«nande qu'un jcmr* II- iavait hHem ce qn'tt CûMli
> le drôle, en demandant ce terme!
» Ll prettre ne sesmate me,
> Qu'il set bien qu'il a bonne amie; * C'est sa borcé qui ne li faut.
» Le lendeB^ii, avant d<» sortir, il prit vingt livres, qu'il mit dant sa. cdotute» et 1^ tint se presenter devant l'évèque, qui lui demanda s'il apportait de bonnes raisons.
> -^ Oui, Hire, tt^pondlt le curé, daignet m'écôoter un moment; et,' si votis me tttravet 9 coupable, je me somnets à lout. L'àlie dont on tons a pa^lé m'a servi vin^ âitt s
> c'était un animal excellent, bon travailleur et bon éqonome. Tons les ans il mel- % tait vingt sous de côté pour se préparer une ressource dans sa vieillessie. Enfin, à
> sa mort, se trouvant avoir amassé vingt livres, il en a disposé par testament, et » tous supplie de lés accepter, afin que vos prières tirent son ftme de Tefifer.
> Cbascdn an gâagitoit vingt sols,
> Tant qu'il et espargnié vingt livrés
> Pour ce qu'il soit d'enfer délivres ;
> Les ve laisse en son testament.
» iStl même tempi lé curé tira de sa ceinture les vingt livres, qu'il remit au pr^at, — S IKh 1 dit t'étéqué en tendant la main, que Dieu pardonne au défunt tous ses p^hëst
> Àmen,
> Et, dit l'éavésques, Dies l'ament,
> Et si lui ptrdoint ses meflais
> Et toi lés pecbiex qu'il a fait. >
Les fabliaux n'ayant été publiés par Barbazan qu'en 1756, l'auteur de Gil Bias n'a pu leorempnmtcr ce conté t il Va done tiré des auteurs italiens, qui, comme Booeace, avaient prto )e uAm ëé recueillir ces piquantes inventions loit dans lee maeuacrit^ •eii^ëaits kt traditions du peuple. Il est donc probable que Le Sage a imité son sujet de quelques-uns des auteurs suivants ; Novelle di Malespini, 1. 11, p. 217, nov. S9; Facefitf PrichUnij p. 270 } Arcadia di Brtnta, p. ^25 ; Facétie* du Pogge.
[îifotê cùmmuniquéc par À. M.)