‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 13 sur 296 · LIVRE I^ CHAP. IT · texte numérisé non relu

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crakite. Une frayeur plus grande et plus juste vint s'emparer de mes sens; je crus que j'allais perdre la vie avec mes ducats. Ainsi^ me regardant comme une victime qu'on conduit à l'autel, je marchais^ déjà plus mort que vif^ entre mes deux conducteurS; qui^ sentant bien que je tremblais^ m'exhortaient inutilement à ne rien craindre. Quand nous eûmes fait environ deux cents pas^ en tournant et en descendant toujours^ nous entrâmes dans une écurie qu'éclairaient deux grosses lampes de fer pendues à la voûte. 11 y avait une bonne provision de paille et plusieurs tonneaux remplis d'orge. Vingt chevaux y pouvaient être à l'aise; mais il n'y avait alors que les deux qui venaient d'arriver. Un vieux nègre, qui paraissait pourtant encore assez vigoureux, se mit à les attacher au râtelier.

Nous sortîmes de Técurie, et, à la triste lueur de quelques autres lampes qui semblaient n'éclairer ces lieux que pour en montra l'horreur, nous parvînmes à une cuisine où une vieille femme faisait rôtir des viandes sur un brasier et préparait le souper. La cuisine était ornée des ustensiles nécessaires, et tout auprès on voyait une office pourvue de toutes sortes de provisions. La cuisinière ( il faut que j'en fasse le portrait) était une personne de soixante et quelques années. Elle avait eu dans sa jeunesse les cheveux d'un blond trèsardent, car le temps ne les avait pas si bien blanchis, qu'ils n'eussent encore quelques nuances de leur première couleur. Outre un teint olivâtre, elle avait un menton pointu et re]evé> avec des lèvres fort enfoncées; un grand nez aquilin lui descendait sur la bouche, et ses yeux paraissaient d'un très-beau rouge pourpré.

Tenez, dameLéonarde, dit un des cavaliers en me pré8ett-< tant à ce bel ange des ténèbres, voici un jeune garçon que nous vous amenons. Puis il se tourna de mon côté, et, remai*quant que j'étais pâle et défait : Mon ami, me dit-il, reviens de ta frayeur; on ne te veut faire aucun mal. Nous avions besoin d'un valet pour soulager notre cuisinière ; nous t'avons rencontré, cela est heureux pom* toi. Tu tiendras ici la place d*un garçon qui s'est laissé mourir depuis quinze jours. C'était un jeune homme d'une com[^exion très-déUcate. Tu me pa-» rais plus robuste que lui, tu ne mourras pas sitôt. Véritable-

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ment tu ne reverras plus le soleil; mais, en récompense, tu feras bonne chère et bea'u feu. Tu passeras tes jours avec Léonarde, qui est une créature fort humaine : tu auras toutes tes petites commodités. Je veiix le faire voir, ajouta-t-il, que tu n'es pas ici avec des gueux. En même temps il prit un flambeau et m'ordonna de le suivre.

Il me mena dans une cave , où je vis une infinité de bouteilles et de pots de terre bien bouchés , qui étaient pleins , disait-il, d'un vin excellent. Ensuite il mé fît ti'averser plusieurs chambres. Dans les unes il y avait des pièces de toile; dans les autres, des étoffes de laine et des étoffes de soie. J'aperçus dans une autre de Tor et de l'argent, sans compter beaucoup de vaisseUe à diverses armoiries. Après cela, je le suivis dans un grand salon que trois lustres de cuivre éclairaient, et qui servait de communication à d'autres chambres. Il me fit là de nouvelles question^. Il me demanda comment je me nonunais, pourquoi j'étais sorti d'Oviédo; et lorsque j'eus satisfait sa curiosité: Eh bien! Gil Bias, me dit-il, puisque tu n'as quitté ta patrie que pour chercher quelque bon poste, il faut que tu sois né coiffé, pour être tombé entre nos mains. Je te l'ai déjà dit, tu vivras ici dans l'abondance, et rouleras sur For et sur l'argent. D'ailleurs, tu y seras en sûreté. Tel est ce souterrain, que les officiers de la sainte hermandad* viendraient cent fois dans cette forêt sans le découvrir. L'entrée n'en est connue que de moi seul et de mes camarades. Peut-être me demanderas-tu comment nous l'avons pu faire sans que les habitants des environs s'en soient aperçus; mais apprends, mon ami, que ce n'est point notre ouvrage, et qu'il est fait depuis longtemps. Après que les Maures se furent ren*dus meutres de Grenade, de l'Aragon, et de presque toute l'Espagne, les chrétiens qui ne voulurent point subir le joug des infidèles prirent la fuite, et vinrent se cacher dans ce pays-ci, dans la Biscaye, et dans les Asturies, où le vaillant don Pelage s'était retiï^. Fugitifs et dispersés par pelotons, ils vivaient

' Bermandad, confrérie. La sainte hermandad, troupe établie en Espagne contre let Tolenrs de grands chemins et les antres malfaiteurs. C'était une maréchaussée plus particulièrement affectée à l'inquisition. Elle se refusait quelquefois à remplir les ordres des magistrats civils et du roi mèmci lorsque ces ordres pouvaient être en concurrence avec les intérêts du saint-ofDce.

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