LIVRE I, CHAP. V
dans les montagnes ou dans les bois. Les uns demeuraient dans les cavernes ^ et les autres firent plusieurs souterrains^ du nombre desqueb est celui-ci. Ayant ensuite eu le bonheur de chasser d'Espagne leurs ennemis^ ils retournèrent dans les villes. Depuis ce temps-là leurs retraites ont servi d'asile aux gens de notre profession. 11 est vrai que la sainte hermandad en a découvert et détruit quelques-unes; mais il en reste encore ^ et^ grâces au ciel^ il y a près de quinze années que j'habite impunément celle-ci. Je m'appelle le capitaine Ro* lando. Je suis chef de la compagnie^ et Thomme que tu as vu avec moi est un de mes cavcdiers*.
CHAP. T. — De l*anrivée de plnsienrs antres volenrs dans le sonterraia, et de ragrëable ooDvenation qu'ik eurent tous ensemble.
Gomme le seigneur Rolando achevait de parler de cette sorte 9 il parut dans le salon six nouveaux visages. C'était le lieutenant avec cinq hommes de la troupe qui revenaient chargés de butin. Ils apportaient deux mannequins remplis de sucre> de cannelle^ de poivre^ de figues, d'amandes et de raisins secs. Le lieutenant adressa la parole au capitaine y et lui dit qu'il venait d'enlever ces mannequins à un épicier de Benavente> dont il avait pris aussi le mulet. Après qu'il eut rendu compte de son expédition au bureau, les dépouiUes de Fépicier furent portées dans l'ofBce. Alors il ne fut plus question que de se réjouir. On dressa dans le salon une grande table, et Ton me renvoya dans la cuisine, où la dame Léonarde m'instruisit de ce que j'avais à faire. Je cédai à la nécessité, puisque mon mauvais sort le voulait ainsi; et, dévorant ma douleur, je me préparai à servir ces honnêtes gens.
Je débutai par le buffet, que je parai de tasses d'argent et de plusieurs bouteilles de terre pleines de ce bon vin que le seigneur Rolando m'avait vanté : j'apportai ensuite deux ragoûts, qui ne furent pas plutôt servis, que tous les cavaliei*s se mirent à table. Ils commencèrent à manger avec beaucoup d'appétit; et moi, debout derrière eux, je me tins prêt à leur
* Cette oftTen&e soaterraine se retrouve à peu près daas la VU de Mart Ohngw^ par Vincent Espinel, roman espagnol où Voltaire accuse Le Sage d'avoir pris son Gil Um ; mais In même eaveme était, depuis longtemps, peinte de plus vives couleurs dsas va anteor latin que Le Sage a oounu et imité de préférence. Et, en effirt, cetis Veiitm est on des meilleurs traiU d'Apulée. (L. Apulci Mlomorph, lib. IV et VU.)
i8 GIL BLA8.
Terser du Tin. Je m'en acquittai de si bonne gràœ, quoique je n'eusse jamais (ait ce métier-là ^ que j'eus le boi^ur de m'attirer des compliments. Le capitaine, en peu de mots, leitr conta mon histoire, qui les divertit fort. Ensuite il leur parla ' de moi fort aTantageusement; mais j'étais alors revenu des louanges, et j'en pouvais entendre sans péril. Là^deSsus ils me louèrent tous ; ils dirent que je paraissais né pour être leur édianson, que je valais cent fois mieux que mon prédé* cesseur. Et conmie, depuis sa mort, c'était la segnora Leo« narda qui avait l'honneur de présenter le nectar à ces dieux infernaux, ils la privèrent de ce glorieux emploi pour m'en revêtir. Ainsi, nouveau Ganvmède^ je succédai à cette vieille Hébé.
Un grand plat de rôt, servi peu de temps après les ragoûts, vint achever de rassasier les voleurs, qui, buvant à proportion qulls mangeaient, fbrent bientôt de belle btuneur et firent, un beau brUit. Les voilà qui parlent tous à la fois. L'un commence une histoire , l'autre rapporte un boii mot ; un autrç Crie, un autre chante; ils ne s'entendent point. Enfin Rolando, fatigué d'une scène où il mettait inutilement beaucoup du sien, le prit sur un ton si haut, qu'il imposa silence à la compagnie. Messieurs, leur dit-il d'un ton de maître, écoutez ce que j'ai à vous proposer. Au lieu de nous étourdit* les uns les autres en parlant tous ensemble,* ne ferions-nous pas mieux de nous entretenir en personnes raisonnables? Il me vient mie pensée : dépuis que nous sommes associés, nous n'avons pas eu la curiosité de noUs demander quelles sont nos familles, et par quel enchaînement d'aventures nous avons embrassé notre profession. Cela me parait toutefois digne d'être su. Fàisons-nouà celle confidence, pouf nous divertir. Le lieutenant et les autres , comme s'ils avaient eu quelque chose de beau à raconter, acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie la proposition du eapitdine, qiu parla le premier dans ces termes :
Messieurs, vous saurez que Je suis fils unique d'un riche bom^gcois de Madrid. Le jour de ma naissance fut célébré dans id famille par des ri^ouissances infinies. Ifon père, qui était d^à vieux, sentit une joie extrême de se voir un héritier, et ma mère entreprit de me nourrir de son profite lait.
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Man aieid maternel vivait endore en ce temps-là. C'était un bon vieillard qui ne se mêlait plus de rien que de dire son rosaire et de ractmter ses exploits guerriers; car il avait longtemps porté les armes ^ et souvent il se vantait d'avoir vu le (eu. Je devins insensiblement l'idole de ces trois personnes) VéiaiÈ sans cesse dans leurs bras. De peur que l'étude ne me {gttîguât dans mes premières années, on me les laissa passer dans les amusements les plus puérils. U ne faut pas^ disait mon père 9 que les enfants s'appliquent sérieusement que le temps n'ait un peu mûri leur esprit. En attendant cette maturité^ je n'apprenais ni à lire ni à écrire; mais je ne perdais pas pour cela mon temps ; mon père m'enseignait mille sortes de jeux. Je connaissais^ parfaitement les cartes, je savais jouer aux dés, et mon grand-père m'af^renait des nwdanoes sur les expéditions militaires où il s'était trouvé. U me chantait tous les jotirs les mêmes couplets; et lorsque, après avoir répété pendant trois mois dix- eu douze vers, je venais à les récitel* sans faute, mes parents admiraient ma mémoire. Ils ne paraissaient pas mains contents de mon esprit, quand, profitant de la liberté que j'avais de tout dire, j'interrompais leur entreUen, pour parier à tort et à travers. Ah! qu'il est joli! s'écriait mon père, en me regardant avec des yeux charmés. Ma mère m'accablait aussitôt de caresses, et mon grand^père en pleurait de joie. Je faisais aussi devant eux impunémeiit les actions les plus indécentes; ils me pardonnaient tout i ils m'adoraient. Cependant j'entrais déjà dans ma douzième àu^ née, et je n'avais point encore eu de maître* On m'en donna un; mais il reçut en même temps des ordres précis de m'enseigner sans en venir aux voies de fait: on lui permit seulement de me menacer quelquefois, pour m'ihspirer un peu de crainte. Cette permission ne fut pas fort salutaire; car, ou je me moquais des menaces de mon précepteur, ou bien, les larmes aux yeux, j'allais m'en plaindre à manière ou à mon aïeul, et je leur faisais accroire qu'il m'avait fort maltraité. Le pauvre diable avait beau venir me démentir, il n'en était pas pour cela plus avancé; il passait pour ub brutal, et l'on me croyait toujours plutôt que lui. U arriva même un jour que je m'égratignai moi-même; puis je me mis à crier comme si Ton m^'eût écorché : joola mère accourut, et chassa le maître
sur-le-champ^ quoiqu'il protestât et prît le ciel à téitM>in qu'il ne m'avait pas touché.
Je me défis ainsi de tous mes précepteurs^ jusqu'à ce qu'il ytni s'en présenter un tel qu'il me le fallait. C'était un bachelier d'Alcala. L'excellent maître pour un enfant de famille! n aimait les fenunes^ le jeu et le cabaret : je ne pouvais être en meilleures mains. Il s'attacha d'abord à gagner mon esprit par la douceur : il y réussit^ et^ par là^ se fit aimer de mes parents^ qui m'abandonnèrent à sa conduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir; il me perfectionna de bonne heure d£ms la science du monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu'il aimait , il m'en inspira si bien le goût^ qu'au latin près je devins un garçon universeL Dès qu'il vit que je n'avais plus besoin de ses préceptes^ il alla les offrir ailleurs.
Si dans mon enfance j'avais vécu au logis fort librement^ ce fut bien autre chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Ce fut dans ma famille que je fis l'essai de mon impertinence. Je me moquais à tout moment de mon père et de ma mère. Ils ne faisaient que rire de mes saillies; et plus elles étaient vives y plus ils les trouvaient agréables. Cependant je faisais toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur ; et comme nos parents ne nous don-* naient pas assez d'argent pour continuer une vie si délicieuse^ chacun dérobait chez lui ce qu'il pouvait {»*endre ; et, cela ne suffisant point encore, nous commençâmes à voler la nuit; ce qui n'était pas un petit supplément. Malheureusement le corrégidôr* apprit de nos nouvelles. 11 voulut nous faire arrêter; mais on nous avertit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite, et nous nous mîmes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce temps-là, messieurs. Dieu m'a fait la grâce de vieillir dans ma profession, malgré les périls qui y sont attachés.
Le capitaine cessa de parler en cet endroit, et le lieutenant, comme de raison, prit la parole après lui : Messieui^^ dit-il , une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolando a produit le même effet. Mon père était un boucher de
*■ Corregidory correcteur. C'est le nom du prenior olUcier de jasfcice dpns les villes et les provinces d'Espagne. 11 réunit les pouToirs qu'avaient autrefois en France les iNiiilis et les sënéchaox pour la justice civile ei crfioaiocile, et pour la police.