‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 140 sur 296 · LIVRE Vil, CHAP. m. 3îi · texte numérisé non relu

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blesse; je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu nae reproche inutilement : c'est Tcstime que le monde a pom* les écrits fins et limés. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvi*ages également forts et délicats ; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation.

Ainsi , mon cher Gil Bias , continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle : quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus ; mon amour-propre pourrait me séduii-e. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien, que je connais bon; je m'en rapporterai à ton jugement. Grâce au ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe de celui de Votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde conune un autre cardinal Ximenès *, dont le génie supérieur, au lieu de s'affaiblir par les années , semblait en recevoir de nouvelles forces. Point de flatterie, interrompit-il, mon ami ! Je sais que je puis tomber tout d'un coup. A mon âge on conunence à sentii* les mfirmités, et les infirmités dii coi-ps altèrent l'esprit. Je te le répète, Gil Bias, dès que tu jugeras que ma tête s'atfaiblb'a, donne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincèie ; je recevrai cet avertissement coname une mai'que d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va de ton intérêt : si par malheur pour toi il me revenait qu'on dit dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclai*e tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai pi*omise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion.

Le patron cessa de parler en cet endroit pour entendre ma réponse , qui fut une promesse de faire ce qu'il souhaitait. Depuis ce moment-là il n'eut plus rien de caché pour moi; je devins son favori. Tous les domestiques, excepté Melchior de la Ronda, ne s'en aperçurent pas sans envie. C'était une

* Xrmenès, d'abord cordelier, pois archevêque de Tolède^ cardiual et régent d'Espagne, Tun des plus grande ministres de cette monarchie*

chose à voir que la manière dont les gentilshommes et les écuyers vivaient alors avec le confident de monseigneur : il* n'avaient pas honte de faire des bassesses pour captiver ma bienveillance; je ne pouvais croire qu'ils ftissent Espagnol?. Je ne laissai pas de leur rendre service, sans être \A diipe de leurs politesses intéressées. Monsieur l'archevêque; à ilia prière, s'employa pour eux. 11 fit donner à l'un une compagnie, et le mit en état de faire figure dans les troupes, il fen envoya im autre au Mexique remplir un emploi considérable qu'il lui fit avoir, et j'obtins pour mon ami Melchior ittife bonne gratification. J'éprouvai par là que si le prélat ne pré^ venait pas, du moins il refusait rarement ce qu'oti lui de^ mandait.

Mais ce que je fis pour un prêtre ttie parait mériter un dén tail. Un jour certain licencié appelé Luis Garcia? j hottome jeune encore et de très-bonne mine, me fut présenté par notre maîlre d'hôtel, qui me dit : Seigneur Gil Bias, vous Voyee un de mes meilleurs amis dans cet honnête ecclésiastiqtie; U A été aumônier chez dçs religieuses. La médisance n'a point épargné sa vertu. On l'a noirci dans l'esprit de monseigneur, qui l'a interdit, et qui par malheur est si prévenu contre lui, (|u'il ne veut écouter aucune sollicitation en sa faveur. Nous avons inutilement employé les premières personnes de Grenade pour le faire réhabiliter : notre maître est inflexible.

Messieurs, leur dis-je, voilà une affaire bien gâtée. U vaudrait mieux qu'on n'eût point sollicité pour le seigneur licencié. On lui a rendu un mauvais office en voulant le servir. Je connais monseigneur : les prières et les recommandations ne font qii'aggraver dans son esprit la faute d'un ecclésiastique; il n'y a pas longtemps que je le lui ai ouï dire à lui-même. Plus, disait-il, un prêtre qui est tombé dans l'irrégularité engage de personnes à me parler pour lui, plus il augmente le scandale, et plus j'ai de sévérité. Cela est fâcheux, reprit le maître d'hôtel, et mon ami serait bien embai-rassé s'il n'avait pas une bonne main. Heuieusement il écrit à ravir, et il se tu*e d'intrigue par ce talent. Je fus curieux de voir si l'écriture qu'on me vantait valait mieux que la mienne. Le licencié, qui en avait une sur lui, m'en montra une page que j'admirai : il semblait que ce fût un exemple de maître écrivain. Eu

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considérant une si belle écriture, il me vint une idée. Je priai Garcias de me laisser ce papier, en lui disant que j'en poiu-rais faire quelque chose qui lui serait utile ; que je ne m'expliquais pas dans ce moment, mais que le lendemain je lui en dirais davantage. Le licencié , à qui le maître d'hôtel avait apparemment fait l'éloge de mon esprit , se retira aussi content que s'il eût déjà été remis dans ses fonctions.

J'avjau& véritablement envie qu'il le fût; et, dès le joiu: même, j'y travaillai de la manière que je vais le dire. J'étais^ seul avec l'archevêque; je lui lis voir l'écriture de Garcia». Mon patron en parut charmé. Alors, profitant de l'occasion : Monseigneur, lui dis-je, puisque vous ne voulea pas faire imprimer vos homélies, je souhaiterais du moins qu'elles fussent écrites comme cela.

Je suis satisfait de ton écritm-e, me répondit le prélat; mais je t'avoue que je ne serais pas fâché d'avoir de cette main-là une copie de mes ouvrages. Votre Grandeur, lui répliquai-je, n'a qu'à parler; l'homme qui peint si bien est un licencié de ma connaissance. Il sera d'autant plus ravi de vous faire ce plaisir, qu'il pourra, par ce moyen, intéresser votre clémence à le tirer de la triste situation où il a le malheur de se trouver présentement.

Le prélat rie manqua pas de demander comment se nonunait ce licencié. Il s'appelle, lui dis-je, Luis Garcias; il est au désespoir de s'être attiré votre disgrâce. Ce Garcias, interrompit-il, a, si je name trompe, été aumônier dans un couvent de filles. Il a encouru les censures ecclésiastiques. Je me souviens encore des mémoires qui m'ont été donnés contre lui. Ses mœurs ne sont pas fort bonnes. Monseigneiu*, interrompis-je à mon tour, je n'entreprendrai point (Je le justiGer; mais je sais qu'il a des ennemis. Il prétend que les auteurs des mémoires que vous avez vus se sont plus attachés à lui rendre de mauvais offices qu'à dire la vérité. Gela peut être, reprit l'archevêque : il y a dans le monde des esprits bien dangereux. D'ailleurs, je veux que sa conduite n'ait pas toujours été irréprochable : il peut s'en être repenti; enfin, à tout péché miséricorde. Amène-moi ce licencié; je lève l'interdiction.

C'est ainsi que les hommes les plus sévères rabattent de

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leiu* sévérité quand leur plus cher intérèt s'y oppose. L'archevêque accorda sans peine au vain plaisii' d'avoii* ses œuvi'es hien écrites ce qu'il avait refusé aux plus puissantes sollicitalions. Je portai promptement cette nouvelle au maître d'hôtel, qui la fit savoir à son ami Gardas. Ce licencié, dès le jour suivant, vint me faire des remercîments proportionnés à la grâce obtenue. Je Je présentai à mon maître, qui se contenta de lui faire une légère réprimande, et lui donna des homélies à mettre au net. Garcias s'en acquitta si bien, qu'il ftit rétabli dans son ministère. Il obtint même la cure de Gabie, gros boui-g aux environs de Grenade; ce qui prouve bien que les bénéfices ne se donnent pas toujours à la vertu.

CHAP. IV. — L'archevèqae tombe en apoplexie. De l'embarras où se trouve Gil Bias,

et de quelle façon il en sort.

Tandis que je rendais ainsi semce aux uns et aux autres, don Feriiand de Leyva se disposait à quitter Grenade. J'allai voir ce seigneur avant son départ, pour le i*emercier de nouveau de Texcellent poste qu'il m'avait procuré. Je lui en parus si satisfait, qu'il me dit : Mon cher Gil Bias, je suis ravi que vous soyez content de mon oncle l'archevêque. Je suis charme de ce grand prélat, lui répondis-je, et je dois l'être. Outre que c'est un seigneur fort aimable, il a pom* moi des bontés que je ne puis assez reconnaître. 11 ne m'en fallait pas moins pour me consoler de n'être plus aupW^s du seigneur don César et de son fils. Je suis pei*suadé, reprit-il, qu'ils sont aussi tous deux mortifiés de vous avoir perdu. Mais vous n'êtes peutêtre pas séparés pour jamais; la fortune pourra quelque jour vous rassembler. Je n'entendis pas ces paroles sans m'attendrir. J'en soupirai ; et je sentis dans ce moment-là que j'aimai ^ tant don Alphonse, que j'aïu^ais volontiers abandonné l'archevêque et les belles espérances qu'il m'avait données pour m'en retoiu*ner au château de Leyva, si l'on eiit levé l'obstacle qui m'en avait éloigné. Don Fernand s'aperçut des mouvements qui m'agitaient, et m'en sut si bon gré, qu'il m'embrassa en me disant que toute sa famille prendrait toujoui-s part à ma destinée.

Deux mois après que ce cavalier fut parti, dans le temps de ma plus grande faveur , nous eûmes une chaude alarme au palais episcopal : l'archevêque tomba en apoplexie. On le

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