‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 141 sur 296 · LIVRE Vïl, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE Vïl, CHAP. IV

secourut si promptement, et on lui donna de si bons remèdes, que quelques jours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès la première homélie qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence qu'il y avait de celle-là aux autres assez sensible pour conclure que Torateur commençait à baisser. J'attendis encolle- une homélie pour mieux savoir à quoi m'en tenu*. Oh I pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se ra^ battait, tantôt il s'élevait trop haut ou descendait trop bas. C'était un discours diffus, une rhétorique de régent usé, une capucinade.

Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, comme s'ils eussent été aussi gagés pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres : Voilà un sermon qui sent l'apoplexie. Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, prépai*ez-vous à faire votre offîce. Vous voyez que monseigneur tombe ; vous devez l'en avertir, non-seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenir* En ce cas-là, vous savez ce qu'il en arriverait : vous seriez biffé de son testament, où il y aura sans doute pour vous un meilleur legs que la bibliothèque du licencié Sedillo.

Après ces réflexions, j'en faisais d'autres toutes contraires : l'avertissement dont il s'agissait me paraissait délicat à donner. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prît en mauvaise pëu*t, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela que je comptais bien de lui parler avec adresse *, et de lui faire avaler la pilule tout doucement. Ënûn, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompi*e, je me déterminai à parler.

Je n'étais plus embarrassé que d'une chose : je ne savais de quelle façon entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu'on dirait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son

' Voilà un second exemple du verbe compter, suivi de la préposition de el d'un mtre verbe à rinbnitif. Nous l'avons déjà r«inar<|ué pfécëdtinnieni.

dernier discours. Je répondis qu'on admirdit toujours ses homâîes^ mais qu'il me semblait que la deraière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. Comment donc , mon ami, répUqua>t-il ayec étonnement, aurait -elle trouvé quelque Aristarque ^ ? Non^ monseigneur, lui repartis-je, non. Ce ne sont pas des ourrages tels que les TÔti-es que Ton ose critiquer : il n'y a personne qui n en soit cbarmé. Néanmoins, puisque tous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de tous dire que votre dernier discours ne me parait pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela conune moi ?

Ces paroles firent pâlir mon maître , qui me dit avec un souris forcé : Monsieur Gil Bias, cette pièce n'est donc pas de votre goût? Je ne dis pas cela, monseigneur , ioterrompis-je • tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoique un peu audessous de vos autres ouvrages. Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais baisser , n'est-ce pas? Tranchez le mot Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite? Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très-humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche ! 11 faudrait que je fusse bien injuste. Je ne ti'ouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. Cest votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée.

Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification potu* rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer ? N'en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n^al jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâce au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux ines confidents; j'en veux de plus capables que vous de dé-

' Grand critique du leinps de Plolémee Philadèlpho. (M fit la Vévision des poésie* d'Homèctt avec une extrême sévérité, Soa nom est devenu celui des censeurs diflio Ciles.)

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