‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 160 sur 296 · LIVRE yiiy caàP. xui · texte numérisé non relu

LIVRE yiiy caàP. xui

était un6 bonne vache à lait qui se laissait aisément traire. Cette réflexion et la fureur de faire de nouvelles pièces me détachèrent de Thôpital* L'amour de la poésie m'dta celui des richesses. Je résolus de me rendre à Madrid^ comme au centre des beaux esprits^ pour y former mon goût* Je demandai ntoit congé à Tadministrateur^ qui ne me le donna qu'à regret, tant il avait d'affection pour moi. Fabrice, me dit41, pourquoi veux-tu me quitter? t'aurais-je donné, sans y penser, quelque sujet de mécontentement? Non, lui répondis-je, seigneur; TOUS êtes le meilleur de tous les maîtres, et je suis pénétré dç vos bontés; mais vous savez qu'il faut siUvre son étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom par des ouvrîmes d'esprit. Quelle folie! me répliqua ce bon bourgeois. Tu as déjà prisi racine à l'hôpital; tu es du bois dont on Mt les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu veux quitter le solide pour t'occuper de fadaises. Tant pis pour toi, mon enfant !

L'administrateur, voyant qu'il combattait inutilement mon dessein, me paya mes gages, et me fit présent d'une cinquantaine de ducats pour reconnaître mes services; de maÂiîère qu'avec cela et ce que je pouvais avoir grappillé dans les petites commissions dont on avait chargé mon intégrité, je fu» en état, en arrivant à Madrid, de me mettre proprement; oe que je ne manquai pas de faire, quoique les éôrivains de notre nation ne se piquent guère *de propreté. Je connus bientôt Lope de Vega Carpio, Miguel Cervantex de Saavedra ^, et les autres fameux auteurs; mais, préférablement à ces grands hommes, je choisis pour mon préceptem* un jeune bachelier cordouan, l'incomparable don Luis de Gongora *, le plus beau génie que l'Espagne ait jamais produit. Il ne veut pas que ses

* Cervantef fat petséeutë, et rnoarnt de misère k Hadrid en 1616. On doit rema^- ' quer cette fatale dettiaëe dee deaz (frtaiien g<éiiiea di Portugal et de l'Bapagse*

lisboDDe ayee raison fee yante Du CanieëBS) qui fut ians pèln; L'Bspagne est itee de Genrantei Qu'elle a laisse mourir de faim.

*GoDfpwt, plein d'esprit et «ride de gloire, iMsaid» dee ommgei hdriaéi dlMtlthèses. Ces faux brillanu gAlèrant k Hyle poétiqne antant qw Griciaa défigara la r prose par le prëtcntioB d;nn itjle dnigmatiqve. 6eAgora*y*âf9oni, I9 ffivm d«9 foëUSf monmt en 1627. Baltaxar Grecian aeu«t «a 16^

ouvrages soient imprimés de son vivant; il se contente de les fire à ses amis. Ce qu'il a de particulier, c'est que la nature Ta doué du rare talent de réussir dans toutes sortes de poésies. Il excelle principalement dans les pièces satiriques : voilà son tori. Ce n'est pas, comme Luciljus ^, im fleuve bourbeux qui entraîne avec lui beaucoup de limon; c'est le Tage qui rouk des eaux pures sur un sable d'or.

Tu me fais, dis-je à Fabrice, tin beau portrait de ce bachelier^ et je ne doute pas qu'im personnage de ce mérite-là n'ait bien des envieux. Tous les auteurs, répondit-il, tant bons que mauvais, se déchaînent contre lui. Il aime Tenflure, dit l'un, les pointes, les métaphores et les trsuispositions. Ses* vers, dit un autre, ont l'obscurité i(k ceux que les prêtres saliens chantaient dans leurs processions, et que personne n'entendait. H y en a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romances, tantôt des comédies, des dizains et des létrilles', comme s'il avait follement entrepiis d'efFacer les meilleurs écrivains dans tous les genres. Mais tous ces traits de jalousie ne font que s'émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude.

Cest donc sous un si habile maître que j'ai fait mon apprentissage, et j'ose dire sans vanité qu'il y paraît, l'ai si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avouerait. Je vais, à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons, où Ton me reçoit à merveille, et où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. 11 est vrai que j'ai le débit séduisant ; ce qui ne niût pas à mes compositions. Enfin je suis aimé de plusieurs seigneurs, et je vis surtout aveô le duc de Medina Sidonia conmie Horace vivait avec Mecenas. Voilà, poursuivit Fabrice, de quelle manière j'ai été métamorphosé en auteur. Je n'ai plus rien à te conter. C'est à toi, Gil Bias, à chanter tes exploits !

Alors je pris la parole, et, supprimant toute circonstance indifférente, je lui fis le détail qu'il demandait. Après cela il fut question de dîner. 11 tira de son armoire d'ébène des ser-

* Loeilios, auteur de satires latines dont Horace a dit qu'il coulait en effet comme UB^nve bourbeuX) mais dont il y avait pourtant quelque chose à tirer.

* LétritUi mot particulier à la poésie espagnole pour exprimer des madrigaux, de ^its compliments, de pulilet lettres en vers.

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