‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 178 sur 296 · LIVRE VlU, CBAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE VlU, CBAP. VI

tùrà; mais^ dans le fond, ces deux portes font autant d'honneur l'un que l'autre; le profit seul en est ditfërent.

En m'acquittant de ces nobles commissions^ en me mettant d^ jour en jour plus avant dans les bonnes gràises du premier ministre 9 avec les plus belles espérâmes du monde j, que j'eus^ été heureux si l'ambition m'eût préservé de la faim! Il y avait plus de deux mois que je m'étais définit da mon magnifique appartement, et que j'occupais upe petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me ^t de la peiae, comme j'en sortais de bon matin et que je n'y finirais que la nuit pour y coucher, je prenais patience. J'étais tûut« la journée sur mon théâtre, c'^esi-Ordire chas le duc. ¥f jouait 1^1 rôle de seigneur. Mais, quand j'étaiii retiré dan»' mon tau^ dis, le seigneur s'évanouissait; et il ne restait quQ le pauvre 6il Bias, sans argent, et, qui pis est, oaos ^.yoir de quoi en faire. Outre que j'étais trop Q^ï pour découvrir i quelqu'un mes besoius, je nq connftisaais personne qui pût m*aider que don Nav^pro, que j'avais trop iiégligé depuis que j'étais à la oour, pour oser m'adresser à lui, J'avais été obligé do vendre mes bardes pièce à pièce. Je n'avais phis que celjea dont je ne pouvais absolument me passer. Je n'aUoJs plus à Taub^rge^ faute d'avoir de quoi payer mon ordinaire, ^ue faisais-je donc pour subsister ? Je yais vous le dire. loua let matins, dans nos bureaux, on nous apportait pour déjeuner un petit pain et un doigt de vin; c'était tout ce que le minisf tre nous faisait donner. Je ne mangeais que cela dans la journée, et le soir le plus souvent je me couchais sans souper.

Telle était la situation d'un homme qui brillait à la coiu*, quoiqu'il y dût faire plus de pitié que d'envie. Je ne pus néanmoins résister à ma misère, et je me déterminai enfin à la découvrir au duc de Lerme, si j'en trouvais l'occasion. Par bonheur elle s'offrit à l'Ëscurial> où le roi et le prince d'Espagne allèrent quelques jours après.

CHAP. TI. — Commeol Gil Bias fil coooaitre sa misère aa duc de Lerme, et de

quelle foçon eu usa ce minisire avec lui.

Lorsque le roi était à TEscurial, il y défrayait tout le monde, de manière que je ne sentais poiqA là où le bât me blessait. Je couchais dans U4fi garde^robç auprès de la chamr

4ft6 r.lL RLAS.

bre du duc. Ce minisire, un matin, s'étant levé à son ordinaire au point du jour, me fit prendre quelques papiers avec une écritoire, et me dit de le suivre dans les jardins du pa^ lais. Nous allâmes nous asseoir sous des arbres, où je me mis par son ordre dans Tattitude d'un bomme qui écrit sur là forme de son chapeau ; et lui , il tenait à la main un papier qu'il faisait semblant de lire. Nous paraissions de loin occupés d'affaires fort sérieuses, et toutefois nous ne parlions que de bagatelles, car Son Excellence ne les haïssait pas.

Il y avait plus d^une heure que je la réjouissais par toutes les saillies que mon humeur enjouée me fournissait, quand deux pies vinrent se poser sui' des arbres qui nous couvraient de leur ombrage. Elles commencèrent à caqueter d'une façon si bruyante, qu'elles attirèrent notre attention. Voilà des oiseaux, dit le duc, qui semblent se quereller; je serais assez curieux de savoir le sujet de leur querelle. Monseigneur, lui dis-je , votre curiosité me fait souvenir d'une fable indienne que j'ai lue dans Pilpay ou dans un autre auteur fabuliste. Le ministre me demanda quelle était cette Cable , et je ia hd racontai dans ces termes :

Il régnait autrefois dans la Perse un bon monarque, qui, n'ayant pas assez d'étendue d'esprit pour gouverner lui-même ses États, en laissait le soin à son grand vizir. Ce ministre, nommé Atalmuc, avait un génie supérieur; il soutenait le poids de cette vaste monarchie sans en être accablé. Il la maintenait dans une paix profonde. Il avait même l'art de rendre aimable l'autorité royale en la faisant respecter, et les sujets avaient un père affectionné dans un vizir fidèle au prince. Atalmuc avait parmi ses secrétaires un jeune Cachemirien, appelé Zéangir, qu'il aimait plus que les autres. Il prenait plaisir à son entretien, le menait avec lui à la chasse, et lui découvrait jusqu'à ses plus secrètes pensées. Un jour qu'ils chassaient ensemble dans un bois, le vizir, voyant deux corbeaux qui croassaient sur un arbre, dit à son secrétaire : Je voudrais bien savoir ce que ces oiseaux se disent en leui' langage. Seigneur, lui répondit le Cachemirien, vos souhaits peuvent s'accomplir. Et comment cela? reprit Atalmuc. C'est, répondit Zéangir, qu'un derviche cabaliste m'a enseigné la langne des oiseayx. Si vous le souhaitez, j'écouterai

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