LIVRE VIU, CHAP. IX
houiiéte trafic^ n'étaient pas tQiyours les plus halnles gens du monde, ni les plus réglés. Nous savions Men que, dans Ma-»diid, les railleurs s'égayaient là-dessus à nos dépens; mais nous ressemblions aux avares, qui se consolent des huées du peuple en revoyant leur or ^.
Isocrate a raison d'appeler l'intempérance et la folie les c't)mpagnes inséparables des riches. Quand je me vis maître de trente mille ducats, et en état d'en gagner peut-^re dix fois autant, je crus devoir faire une figui'e digne d'un confident (Je premier ministre. Je louai un hôtel entier que je fis meubler proprement. J'achetai le carrosse d'un escrivano^ qui se rétait donné par ostentation, et qui cherchait à s'en défaire par . le conseil de son boulanger. Je pris un cocher, trois laquais ; et, comme H est juste d'avancer ses anciens domestiques, j'élevai Scipion au triple honneur d'être mon valet de chambre, mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble à mon orgueil, c'est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J'en perdis ce qui me restait de jugement. Je n'étais guèi*e moins fou que les disciples de Porcius Latro *, qui , lorsqu'à force d'avoir bu du cumin ils s'étaient rendus aussi pâles que leur maître, s'Imaginaient être aussi savants que lui; peu s'en fallait que jena me crusse parent du duc de Lerme. Je me mis dans la tête (|ue je passerais pour tel, ou peut-être pour un de ses bâtards; ce qui me flattait infiniment.
Ajoutez à cela qu'à l'exemple de Son Excellence, qui tenait table ouverte, je résolus de donner aussi à manger. Pour cet effet je chargeai Scipion de me déten*er un habile cuisinier, et il m'en tiouva un qui était comparable peut-être à
' Le Sage est plein de son Horace. C'est ce poète qui fait dire à un avaro d'Alhènos, habitue à mépriser l'opinion publique :
Le peupb, dites*vous, et me siflle et me bue ; /
Mais, de mon co£rrei>fort quand je fais la revue,
Je m'applaudis moi-roème« et suis eu fonds, je croi,
Pour me moquer de ceux qui se moquent de moi.
Sic solitus : Populut me sibihtf at miM plaudo
Ipse domiy titnul ac nummo» coiUemplor in arcâ,
[Sat. lib. I, I.)
* Estnbano, uutairc ou groftier.
* Orateur romaii) celcbre, qui se iua dans uu accès de lièvre, l'an de Hume 7^.
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ceM du Rotnain Ndnietitatius^^ de frikndë tnémoirei Je rem** plfè ma cave dé tins délicieux; et^ après atoif fait mes autres provision», je commençai à recevoir compàgilie. Il venait souper then mol tous les soirs quelques-tlns des principaUt commis du bureau du ministre, qui prenaient fièrement la qualité de secrétaires d'État. Je leur faisais très-bonne chère, et lies reiiToyais toujours bien abreuvés. De son côté, Scipion (cdr tel tnaltre^ tel valet) avait aussi sa table dans Fofûce, où il régalait à mes dépens les personnes de sa cotinaissance. Mais outre que j'aimais ce garçon-là, comme il contribuait à me &ire gagner du bien ^ il me paraissait en droit de m'aider à le dépenser. D'ailleurs, je regardais ces dissipations en jeune hoinme, je ne voyais pas le tort qu'elles me faisaient ; je ne considérais que Thoiineur qui m'en revenait. Une autre raison encore m'empêchait d'y prendre garde : les bénéfices et les emplois ne cessaient pas de faire venir l'eau au moulin. Je voyais mes finances augmenter de jom* en jour. Je m'imaginai poiir le coup avoir attaché un clbu à la roue de la Fortune. n ne manquait plus à ma vanité que de rendre Fabrice témoin de ma vie fastueuse. Je ne doutads pas qu'il ne fût de retour d'Andalousie; et, pour me donner le plaisir de le surprendre, je lui fis tenir un billet anonyme, par lequel je lui mandais qu'un seigneur sicilien de ses amis l'attendait h souper : je loi marquais le jour, l'heure, le lieu où il fallait qu'il se trouvât. Le rendez-vous était thez moi. Nunez y vint> et
' Lucius Gassius Nomentauus mangea un riclie patrimoine. Les Satires d'Horace ont ImraorlaHsé les profusious et le luxe de cet épicurien, et sa gourmandise savante. Dans la satire du Repas, Nomentauus,
Marquant du doigt les plus firiands morceaux, Tantait, la bouche pleine, et poissons et perdreaux \ Chaque chose, à l'entendre, était incomparable. En effet, point de plat qui ne fût remarquable. Par un goût tout nouveau qiie les plus délicats, Avant ce grand dîner, ne loi cdniiaissaient pas. 11 m'offrit dans du miel une carjpe bouillie : Je n'ai jamais mangé rien de tel en ma vie. Ensuite il m'enseigna qu'au retour du croissant La lune vient dorer l'abricot jaunissant. Voulez-vous la raison de celte diffcrcocef Adressez-vous à lui, etc.
[TradiiùUon d« H. Daru, sat. rut, Itv. II.)