LIVRE Yiii> chAp. IX. 4ft
fut extraordinairenient étoniié d'appi-etidrë que j'étais le sieigneùf étranger qui l'avait invité à stftipër. Oui, lui dis-je, rtion ami, je suis le maître de cet hôtel ! ïéi ùti érfuipagie , une botme table, et de plus uti coflre-fôît. Est-il possible, s'écriat-ilavec vivacité, que je te retrouve dans l'ojiilence? Que je me sais bon gté de t'avoir placé auprès dii comte Oalianb ! Je te disais bieri qtiè c'était Un iseigileur gériérëUx, et (jtlll ne tarderait giièi'é à te mettre à ton aise. Tu àtii'as satis doute; ajôuta-t-il, suivi le sage cotiseil qiie je t'âvaîé dontié de lâcher un peu la bride au iiiaUre d'hôtel; je t'eil félicite. Ce n'est qu'en tenant cette prudente conduite que léé ihtendants deviennent si gras dans les grandes maisons.
Je laissai Fabrice s'applaudir tarit qu'il lui plut de m'avoir mis chez le comté GalLano. Après quoi, pôUr modérer la joie qu'il sentait de m'avoir procuré un si bon posté, je lui détaillai les marques de recotmaissance dont ce seigheur avait payé mes services. Mais, m'àpercevant que mon poète, pendant que je lui faisais ce détail, chantait en lui-même la palinodie, je lui dis : Je pardonne au Sicilien son ingratitude. Entre nous, j'ai plutôt sujet de m'en louer que de itfen plaindre. Si le comte n'en eût pas mal usé avec moi, je l'aurais suivi en Sicile, où je le servirais encore dans l'attente d'un établissement iticertain. En un mot, je ne serais pas conÏÏdent du duc de Lerme.
Nunez fut si vivement frappé dé ces derniers mots, qu'il demeura quelques instants sans pouvoir proférer une parole. Pius, rompant tout à coup le silence : L'ai-je bien entendu ? me dit-il. Quoi ! vousaVez la confiance du premier ministre? Je la partage, lui répondis-je, avec don Rodrigue de Calderone; et, selon toutes Ifes apparences, j'irai loin. En vérité, seigneur de Santillane , répliqua-t-il, je vous àdmh'e. Vous êtes capable de remplir toute sorte d'emplois. Qiié de talents vous réunissez en vous! ôu plutôt, pour mfe servir d'une expression de notre tripot, vous avei Youtil ùMverêel, c'està-dire vous êtes propre à tout. Au reste, seigneur, pbursuivit-il, je suis mvi de là j;)rospérité de votre seigtteurié. Oh \ que diable ! interrompis-]e, monsieur Niinez, trêtc de séigneui et de seigneurie ! Bannissons ces termes-là, et vivons toujours ensemble familièrement. Tu as raison^ reprit-il y je ne dois
bOO GIL BLAS. '
pas te regarder d'un autre œil qu'à l'ordinaire , quoique tu sois devenu riche; mais^ ajouta-t-il, je t'avouerai ma faiblesse f en m'annonçant ton heureux sort, tu m'as ébloui ; par bonheui" mon éblouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Bias.
Notre entretien fut troublé par quatre ou cinq commis qui anivèrent. Messieurs, leur dis-je en leur montrant Nunez, vous souperez avec le seigneur don Fabiicio, qui fait des vers dignes du roi Numa ^, et qui écrit en prose comme on n'écrit point. Par malheur je parlais à des gens qui faisaient si peu de cas de la poésie, que le poète en pâtit. A peine daignèrentils jeter les yeux sur lui. 11 eut beau, poui* s'attirer leur attention, dire des choses très-spirituelles : ils ne les sentirent pas. n en fut si piqué, qu'U prit une licence poétique. 11 s'échappa subtilement de la compagnie, et disparut. Nos commis ne s'aperçurent pas de sa retraite, et se mii'cnt à table sans même s'informer de ce qu'il était devenu.
Comme j'achevais de m'habiller le lendemain matin ^ et me disposais à sorth' , le poète des Asturies entra dans ma chambre. Je te demande pardon, mon ami, me dit-il, si j*^ hier au soir rompu en visière à tes commis ; mais, franchement, je me suis trouvé parmi eux si déplacé, que je n'ai pu y tenir. Les fastidieux personnages avec leur air suffisant et empesé ! Je ne comprends pas comment, toi qui as Tesprit si délié, tu peux l'accommoder de convives si lourds. Je veux dès aujourd'hui t'en amener de plus légers. Tu me feras plaisir, lui répondis-je, et je m'en fie à ton goût là-dessus. Tu as raison, répliqua- t-il. Je te promets des génies supérieurs et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un marchand de liqueurs, où ils vont s'assembler dans un moment. Je les retiendrai, de peur qu'ils ne s'engagent ailleurs; car c'est à qui les aura à diner ou à souper, tant ils sont réjouissants.
A ces paroles il me quitta; et le soir, à l'hernie du souper, il revint accompagné seulement de six auteurs, qu'il me présenta l'un ap*ès l'autre en me faisant leur éloge. A Tentendre, ces beaux esprits surpassaient ceux de la Grèce et de Tltalie; et leurs ouvrages, disait-il, méritaient d'être imprimés en
* Les vers obscurs que ckauluicut les prêtres salieiis duns lus processious uvaieiit été composé» par If uma.