LIVRE VHI, CHAP. IX
lettres d'or. Je reçus ces messieurs très-poliment. J'affectai même de les combler d'honnêtetés; car la nation des auteurs est un peu vaine et glorieuse. Quoique Je n'eusse pas l'ecommandë à Scipion d'avoir soin que l'abondance régnât dans ce repas^ comme il savait quelle sorte de gens je devais ce joiu-là régaler, il avait fait renforcer les services.
Enfin nous nous mîmes à table fort gaiement. Mes poètes commencèrent à s'entretenir d'eux-mêmes et à se louer. Celui-ci, d'un air fier, citait les grands seigneurs et les femmes de qualité dont sa muse faisait les délices. Celui-là, blâmant le choix qu'une académie de gens de lettres venait de faire de deux sujets, disait modestement que c'était lui qu'elle aurait dû choisir. Il n'y avait pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper, les voilà qui m'assassinent de vers et de prose. Us se mettent à réciter à la ronde chacun un moi^ceau de ses écrits. L'un débite un sormet, l'autre déclame une scène tragique, et un autre lit la critique d'une comédie. Un quatrième, voulant à son tour faire la lecture d'une ode d'Anacréon traduite en mauvais vers espagnols, est interrompu par un de ses confrères, qui lui dit qu'il s'est servi d'un terme impropre. L'auteur de la traduction n'en convient nullement; de là naît une dispute dans laquelle tous les beaux esprits ^prennent parti. Les opinions sont pai'tagées, les disputeurs s'échauffent ; ils en viennent aux invectives : passe encore pour cela; mais ces furieux se lèvent de table et se battent à coups de poing. Fabiice , Scipion, mon cocher, mes laquais et moi, nous n'eûmes pas peu de peine à leur faire lâcher prise. Lorsqu'ils se virent séparés, ils sortirent de ma maison comme d'un cabaret, sans me faire la moindre excuse de leur impolitesse.
Nunez^ sur la pai'ole de qui je m'étais fait de ce repas une idée agréable, demem*a fort étourdi de cette aventure. Eh bien, lui dis-je, notre ami, me vanterez-vous encore vos convives ? Par ma foi, vous m'avez amené là de vilaines gens ! Je m'en tiens à mes commis; ne me parlez plus d'auteurs. Je n'ai gaide, me répondit-il, de t'en présenter d'autres; tu viens de voir les plus raisonnables *.
' Le Sage n'a [toiol inlroduit de journalistes sur lu sccue. Il n'y avail puiul de journaux ça Espagne du leuips où c:tl censé vivre Gil Bias, el il n'y aYuil i^is encore de