‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 193 sur 296 · LIVRE Vni> CAKP. XI. 5ii · texte numérisé non relu

LIVRE Vni> CAKP. XI. 5ii

narchie espagnole était plongé, les heures s'ccoulèretit comme des moments, et qu'il nous fallut l'atracher de cette dangereuse maison à cause du jour qui s'approchait. Messieurs les entrepreneurs le ramenèrent promptément au palais et lere* nûrent dans son appartement. Ils se retirèrent ensuite chez eux, aussi contents de l'ayoir appareillé arec une aventurière, que s'ils eussent fait son mariage avec une princesse.

Je c<Hitai le lendemain matin cette aventure au duc de Lerme, car il voulait tout savoir. Danft le toiqys que je lui en achevais le récit, le comte de Lemos arriva et nous dit : Le prince d'Espagne est si occupé de Gatalina, il a pris tant de goût pour eUe, qu*i} se propose de la voir souvent et de s'y attacher. U voudrait lui envoyer aujourd'hui pour deux mille pistoles de pierr^es, mais il n'a pas le sou. if s'est adressé à moi. Mon cher L^nos, m'a-t-il dit, il faut ^e vous me trouviez tout à l'heure cette somme-là. Je «ah bien que je votis inconamode, que je vous épuise; aussi mon eœur vous en tient-il un grand compte; et si jamais je me vois en état de reconnaître d'une autre manière que par le sentiment toilt ce que vous avez fait pour moi , vous ne vous repentirez point dé m'avoîr obligé. Mon prince, lui ai-je répondu en le quittant sur-le-champ, j'ai des amis et du crédit, je vais vous cherdier ce que vous souhaitez.

Il n'est pas difficile de le satisfaire, dit alors le duc à son neveu. Santilkne va vous porter cet argent; ou Inen, si vous voulez, il achètera lui-même les pierreries, car il «Ty connaît parfaitement, et surtout en rubis. N'est^U pas vrai, Gil Bias? ajouta-t-ii en me regardant d'un air malin. Que vous êtes malicieux, monseigneur! lui répondis-je. Je vois bien qoe vous avez envie de faire rire monteur le comte à mes dépens. Cela ne manqua pas d'arriver. Le neveu demanda quel mystère il y avait là-dessous. Ce n'est rien, répliqua Toncle en riant. C'est* qu'un joiu* Santillane s'avisa de troquer un diamant contre un rubis, et que ce troc ne tourna ni à son honneur ni à son profit.

J'aiums été trop heureux, si le ministre n'en eût pas dit davantage; mais il prit la peine de ccmter le tour que Camille et don Baphaêl m'avaient joué dans un l^ôt^ garni, et de s'étendre particûlièrem^t sur les circonstances les plus dcsa-

hit GIL DLAS.

gi'éables pour indi. Sou Excellence, après s* être bien égayée, m'ordonna d'accompagner le comte de Lemos, qui me mena chez un joaillier où nous choisîmes des pierreries que nous allâmes montrer au prince d'Espagne ; après quoi elles me furent confiées pour être remises à Catalina. J'allai ensuite prendre chez moi deux mille pistoles de Tai'gent du duc^ pour payer le marchand.

On ne doit pas demander si la nuit suivante je fus gracieusement reçu des dames, lorsque j'exhibai les présents de mon atnbassade, lesquels consistaient en une belle paire de boucles d'oreilles avec les pendants pour la nièce. Charmées Tune et l'autre de ces marques de l'amour et de la générosité du prince^ elles se mirent à jaser comme deux commères, et à me remercier de leur avoir procuré ime si bonne connaissance. Elles s'oublièrent dans l'excès de leur joie. 11 leur échappa quelques paroles qui me fii*eut soupçonner que je n'avais produit qu'une friponne au fils de notre grand monarque. Pour savoir précisément si j'avais fait ce beau chef-d'œuvre, je me retirai dans le dessein d'avoir un éclaircissement avec Scipiou.

CHAP. XII. — Qui était Catalina. Embarras de Gil Bias, son inquiétude, et quelle précaution il fut oUigé de prendre pour se meitre l'esprit en repos.

En rentrant chez moi, j'entendis un grand bruit. J'en demandai la cause. On me dit que c'était Scipion qui ce soir-là donnait à souper à une demi-douzaine de ses amis. Ils chantaient à gorge déployée et faisaient de longs éclats de rire. Ce repas n'était assurément pas le banquet des sept sages.

Le maître du festin, averti de mon arrivée, dit à sa compagnie : Messieurs, ce n'est rien, c'est le patron qui revient; que cela ne vous gêne pas. Continuez de vous réjouir; je vais lui dire deux mots; je vous rejoindrai dans un moment. A ces mots il vint me trouver. Quel tintamaiTe ! lui dis-je. Quelle sorte de pei^onnes régalez-vous donc là-bas*? Sont-ce des poètes? Non pas, s'il vous plaît, me répondit-il. Ce serait dommage de donner votre vin à boire à ces gens-là ; j'en fais un meilleur usage. Il y a parmi mes convives un jeune homme ti'ès-riche qui veut obtenir un emploi par votre crédit et pour ton argent. C'est pour lui que la fête se fait. A chaque coup qu'il boit, j'augmente de dix pistoles le bénctiiîe qui doit voq»

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en 1*8 venir. Je veux le faire boire jusqu'au jour. Sur ce piedlà, repris-je, va te remettre à table , et ne ménage point le vin de ma cave.

Je ne jugeai point à propos de l'entretenir alors de Catalina; mais le lendemain, à mon lever, je lui pai'lai de cette sorte : Ami Scipion, tu sais de quelle manière nous vivons ensemble. Je te traite plutôt en camai^ade qu'en domestique : tu am*ais tort, par conséquent, de me tromper comme un maître. N'ayons donc point de secret Tun pour l'autre. Je vais Rapprendre une chose qui te sui'prendra; et toi, de ton côté, tu me diras ce que tu penses des femmes que tu m'as fait connaître. Entre nous, je les soupçonne d'être deux matoises d'autant plus raffinées' qu'elles affectent plus de simplicité. Si je leur rends justice, le prince d'Espagne n'a pas grand siyet de se louer de moi; car, je te l'avouerai, c'est pour lui que je l'ai demandé une maîtresse. Je l'ai mené chez Catalina, et il en est devenu amoureux. Seigneur, me répondit Scipion, vous en usez trop bien avec moi pom* que je manque de sincérité avec vous. J'eus hier un tête-à-tête avec la suivante de ces deux princesses; elle m'a conté leur histoire, qui m'a paiii divertissante; je vais vous en faire succinctement le récit, que vous ne serez pas fâché d'avoir écouté.

Catalina, poursuivit-il, est fille d'un petit gentilhonune aragonais. Se trouvant à quinze ans une orpheline aussi pauvre que jolie, elle écouta un vieux coiiunandeur qui la conduisit à Tolède, où il mourut au bout de six mois, après lui avoir plus servi de père que d'époux. Elle recueillit sa succession, qui consistait en quelques nippes et en trois cents pistoles d'argent comptant; puis eUe se joignit à la senora Mencia, qui était encore à la mode, quoiqu'elle fût déjà sur le retour. Ces deux bonnes amies demeurèrent ensemble, et commencèrent à tenir une conduite dont la justice voulut prendi*e connaissance. Cela déplut aux dames, qui, de dépit ou autrement, abandonnèrent brusquement Tolède pour venir s'établir à Madiid, où, depuis envuon deux ans, elles vivent sans fréquenter aucune dame du voisinage. Mais écoutez le meilleur : elles ont loué deux petites maisons, séparées seulement par un mur; on peut entrer de l'mie dans l'autre pai» un escalier de communication qu'il y a dans les c^ves. La senora Mencia de*

Si 4 Ga BLAS.

meure avec une jeune soubrette dans Tune de ces maisons, et la douairière du commandeur occupe l'autre avec une vieille duègne qu'elle fait passer pour sa grand'mère; de façon que notie Aragonaise est tantôt une nièce élevée par sa tante, et tantôt une pupille sous Taile de son aïeule. Quand elle fait la nièce, elle s'appelle Catalina; et, lorsqu'elle fait la petitefille, elle se nomme Sirena.

Au nom de Sirena, j'interrompis en pâlissant Scipion. Que m'apprends-tu? lui dis-je; tu me fais trembler. Hélas! j'ai bien peur que cette maudite Aragonaise ne soit la maîtresse de Galderone. Hé vraiment, répondit-il, c'est elle-même!* Je croyais vous réjouir en vous annonçant cette nouvelle. Tu n'y penses pas> lui répliquai*je; elle est plus propre à me causer du chagrin que de la joie; n'en vois-tu pas bien les conséquences? Non, ma foi, repartit Scipion. Quel malheur en peutil arriver? Il n'est pas sûr que don Rodrigue découvre ce qui se passe; et, si vous craignez qu'il n'en soit instruit, vous n'avez qu'à prévenu* le premier ministre. Contez-lui la chose tout naturellement : il verra votre bonne foi ; et si, après cela, Galderone veut vous rendre quelques mauvais offices auprès de Son Excellence, elle verra bien qu'il ne cherche à vous nuire que par un esprit de vengeance.

Scipion m'ôta ma crainte par ce discours. Je suivis ce conseil. J'avertis le duc de Lerme de cette fâcheuse découverte. J*affectai même de lui en faire le détail d'un air triste, pour lui persuader que j'étais mortifié d'avoir innocennnent livré au prince la maîtresse de don Rodrigue; mais le ministre, loin de plaindre son favori, en fit des rafileries. Ensuite il me dit d'aller toujours mon train ; et qu'après tout il était glorieux pour Galderone d'aimer la même dame que le prince d'Espagne, et de n'en être pas plus maltraité que lui. Je mis aussi au fait le comte de Lemos, qui m'assura de sa protection si le premier secrétaire venait à découvrir l'intrigue, et qu'il entreprît de me perdre dans l'esprit du duc.

Ci-oyant avoir pai* cette maïuEuvre délivré le bateau de ma fortune du péril de s'ensabler, je ne craignis plus rien. J'accompagnai encore le prince chez Gaialina, autrement la belle Sircne> qui avait Kart de trouver des défaites pour écarter de

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