LIVRE VItt, CSAr. xitt. SIK
sa maison don Rodrigue^ et lui dérober les nuits qu'elle était obligée de donner à son illustre rival.
CHAP. XIII. — Gil Bias continue de faire le seigoeur* Il s^pprend des nouvelles de sa ftimflle : quelle impression elles font sur lui. Il se brouille avec Fabrice.
J'ai déjà dit que le matin il y avait ordinairement daas' mon antichambre une foule de personnes qui venaient me faire des propositions ; mais je ue voulais pas qu^on me les fît de vive voix ; et suivant l'usage de la cour^ ou plutôt pour faire l'important^ je disais à chaque solliciteur : I>ounez-nioi un mémoire. Je m'étais si bien accoutumé à cela^ qu'un jour je répondis ces paroles au propriétaire de mon hôtel, qui vint me faire souvenir que je lui devais une année de loyer ^ Pour m(mi>oudier et 'mon boulanger, ils m'^;>argnaient la peine de leur demander des mémoires, tant ils étaient exacts à m*en apporter tous les mois^ Scipion, qui me copiait si bien qu'on pouvait dire que la copie approchait fort de l'original, n'en usait pas autrement avec les personnes qui s'adressaient à lui pour le prier de m'engager à les servir.
J'avais encore un autre ridicule dont je ne prétends point me faire grâce : j'étais assez fat pour parler des plus grains seigneurs comme si j'eusse été un homme de leur étoffe. Si j'avais, par exemple, à citer le duc d'Albe, le duc d'Osscme, ou le duc de Medina Sidonia, je disais sans Caçon, d'Albe, d'Ossone, et Medina Sidonia. En un mot, j'étais devenu si fier et si vain, que je n'étais plus le fils de mon père et de ma mère. Hélas! pauvre duègne et pauvre écuyer, je ne m'informus pas si vous vivies heureux ou misérables dans les Asturies! c'est à quoi je n^ prisais point du tout! je ne songeais pas seulement à vous! La cour a la vertu du fleuve Léthé pour nous faire oublier nos parents et nos ami^ quand ils sont dans une mauvaise situation.
Je ne me souvenais donc phis de ma famille, lorsqu'un matin il entra chez moi uu jeune homme qui me dit qu'il souhaitait de me parler un moment en particulier. Je le fis
*■ C'est un trait connu de Bontemps, valet de ckambre de Louis ]^y. A tout ce quV>a ni demandait, il répondait d'abord : J'en parlerai au roi. Quelqu'un voulant savoir de lui l'époque à laquelle il croyait que devait accoucher sa femme, qui était enceinte, Bontemps ne manqua pas de dire : JTen parlerai au roi.
passer dans mon cabinet, oîi, sans lui offrir une chaise, parce qu'il mé paraissait un homme dû commun, je lui demandai ce qu'il me voulait. Seigneur Gil Bias, me dit-il, quoi ! vous ne me remettez point? J'eus beau le considérer attentivement, je fus obligé de lui répondre que ses traits m'étaient tout à fait inconnus. Je suis, reprit-il, un de vos compatriotes, natif d'Oviédo même, et fils de Bertrand Muscada, l'épicier voisin de votre oncle le chanoine. Je vous reconnais bien, moi. Nous avons joué mille fois tous deux à la gallina ciega ^
Je n'ai, lui répondis-je, qu'une Wee très^confuse des amusements de mon enfance; les soins dont j'ai depuis été occupé m'en ont fait perdre la mémoire. Je suis venu, dit-U, à Madrid pour compter avec le correspondant de mon père. J'ai eatendu pcurler de vous. On m'a dit que vous étiez sur un bon pied à la cour, et déjà riche comme un juif. Je vous en fais mes compliments; et je vais, à mon retour au pays, combler de joie votre famille en lui annonçant une si agréable nouvelle.
Je ne pouvais honnêtement me dispenser de lui demander dans quelle situation il avait laissé mon père, ma mère et mon oncle; mais je m'acquittai si froidement de ce devoir, que je ne donnai pas sujet à mon épicier d'admirer la force du sang. Il me le fit bien connaître. Il parut choqué de l'indifKrence que j'avais pour des personnes qui me devaient être si chères ; et, comme c'était un garçon franc et grossier : Je vous croyais, me dit-il crûment, plus de tendresse et de sensibilité pour vos proches. De quel air glacé m'interrogez-vous sur leur compte ! IL semble que vous les ayez mis en oubli. Savez-vous quelle est leur situation? Apprenez que votre père et votre mère sont toujours dans le service, et que le bon chanoine Gil Pérès, accablé de vieillesse et d'infirmités, n'est pas éloigné de sa fin. Il faut avoir du naturel, poursuivit-il; et, puisque vous êtes en état de faire du bien à vos parents, je vous conseille en ami de leur envoyer deux cents pistoles tous les ans. Par ce secours, vous leur procurerez une vie douce et heureuse sans vous inconunoder.
Au lieu d'être touché de la peinture qu'il me faisait de ma
* Le jen de colin-maillard.