LIVRE YHl, CHAP. XIII
famille, je ne sentis que la liberté qu'il prenait de me conseiller sans que je Ten priasse. Avec pkis d'adresse peut-^tre m'aurait-il persuadé ; mais il ne fit que me révolter par sa franchise. 11 s'en aperçut bien au silence mécontent que je gardais; et, continuant son exhortation avec moins de diarité que de malice, il m'impatienta. Oh ! c'en est trop, répondis^ je avec emportement. Allez, monsieur de Muscada; ne tous môlez que de ce qui vous regarde. Allez trouver le correspaI^• dant de votre père, et compter avec lui. 11 vous convient bien de me dicter mon devoir! je sais mieux que vous ce que j'ai à iaire dan» cette occasion. En achevant ces mots je poussai l'épicier hors de mon cabinet, et le renvoyai à Oviédo vendre du poivre et du girofle.
Ce i[\i'i] venait de me dire ne laissa pas de s'offrir à moa esprit ; et, me reprochant moi-même que j'étais un fils dénaturé, je m'attendris. Je rappelai les soins qu'on avait eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je devais à mes parents; et mes réflexions furent accompagnées de quelques transports de réconnaissance, qui pourtant n'aboutirent à rien. Mon ingratitude les étouffa bientôt, et leur fit succéder un profond oubli. 11 y a bien des pères qui ont de pareils enfants.
L'avarice et l'ambition qui me possédaient, changèrent entièrement mon Immeui*. Je perdis toute ma gaieté ; je devins triste et rêveur, en un mot, un sot animal. Fabrice, me voyant tout occupé du soin de sacrifier à la fortune, et fort détaché de lui, ne venait plus chez moi que rarement.il ne put même s'empêcher de me dire un jour : En vérité, Gil Bias, je ne te reconnais plus. Avant que tu fusses à la cour, tu avais toujours l'esprit tranquille. A présent je te vois sans cesse agité. Tu formes projet sur projet, pour t'enrichh'; et plus tu amasses de bien, pli;is tu veux en amasser. Outre cela, te le dirai-je? tu n'as plus avec moi ces épanchements de cœur, ces manières libres, qui font le charme des liaisons. Tout au contraire, tu t'enveloppes, et me caches le fond de ton âme. Je remarque même de la contrainte dans les honnêtetés que tu me fais. Enfin Gil Bias n'est plus ce même Gil Bias que j'ai connu.
Tu {faisantes sans doute, lui répondi&-je d'un ah* assez
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froid. Je n'aperçoip en moi aucun changement. Ce n*est point à tes yeux, répliqua-t-il, qu'on doit s'en rapporter : ils sont fascinés. €rois-moi, ta métamorphose n'et^t que trop vérita* ble. En bonne' foi, mou ami, parle ; \iyonir-nous ensemble comme autrefois? Quand j'allais le matin frapper à ta porte, tu venais m'ouvrir toi-même encore tout endormi le plus softtvent, et j'entrais dans ta chambre sans façon. Aujourd'hui quelle différence ! Tu as des laquais, On me fait attendre dans ton antichambre, et il faut qu'on m'annonce avant que je puisse te parler. Après cela, comment me reçois^tu? avec une politise glacée et en ti^anchant du seigneur. On dirait que mes visites commencent à te peser. Crois-tu qu'une pa« reille réception soit agréable à un homme qui t'a \u son ca*s marade? Non, Santillane, non; elle ne me convient nullement. Adieu, séparonsrnous àTamiablei défaisons-nous tous deux, toi d'un censeur de tes actions, et moi d'un nouveap riche qui se méconnaît.
Je me sentis plus aigri que touché de ses reproches, et je le laissai s'éloigner sans faire le moindre effort pour le iietenir. Dans la situation oii était mon esprit, Tamitié d'un poète ne me paraissait pas une chose assez précieuse pour devoir m'aifliger de sa perte. Je trouvais de quoi m'en consoler dans le conunerce de quelques petits officiel^ du roi, auxquels un rapport d'humeur me liait depuis peu étroitement. Ces nouvelles connaissances étaient des hommes dont la plupart venaient de je ne sais où, et que leur heureuse étoile avait fait parvenir à leurs postes. Ils étaient déjà tous à leui' aise ; et ces misérables, n'attribuant qu'à leur mérite les bienfaits cjbnt la bonté du roi les avait comblés , s'oubliaient de même que moi. Nous nous imaginions être des personnages bien respeotables. 0 fortune ! voilà comme tu dispenses tes faveurs le plus souvent. Le stoïcien Kpictète n'a pas tort de te comparer à une ûlle de condition qui s'abandonne à des valets.
Fllj DU LIVRE HUITIEME.