‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 196 sur 296 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

CHAP. I. — Sdpion veut marier Gil Bias, cl lui propose la fille d'un riche et Tameux orfèvre. Des démarches qui se firent en conséquence.

Un soir^ après avoir renvoyé la compagnie qui était venue souper chez, moi;, me voyant seul avec Scipion^ je lui demandai ce qu'il avait (ait ce jour-là. Un coup de maître^ me rë« pondit-il^ je vous ménage un riche établissement ; je veux vous marier à la fille unique d'un orfèvre de ma connaissance.

La fille d'unortévre! m'écriai-je d'un air dédaigneux; as-tu perdu l'esprit? Peux-tu me proposer une bourgeoise? Quand on a un certain raérile, et qu'on est à la cour sur un certain pied, il me semble qu'on doit avoir des vues plus élevées. Eh.! monsieur, me repartit Scipion, ne le prenez point sm* ce ton-là! Songez que c'est le mâle qui anobh't, et ne soyez pas plus délicat que mille seigneurs que je pourrais vous citer. Savez^vous bien que l'héritière dont il s'agit est un parti de cent mille iucats pour le moins? N'est-ce pas là un beau morceau d'urfévrerie ? Lorsque j'entendis parler d*une grosse somme, je devins plus irai table. Je me rends, dis-je à mon secrétaire; la dot me détermine; quand veux-tu me la faire toucher*? Doucement, monsieur, me répondit-il; un peu de patience ; il faut auparavant que je communique la chose au père, et que je la lui fasse agréer. Bon ! repris-je en éclatant de rire, tu en es encore là? Voilà un mariage bien avancé ! Beaucoup plus que vous ne pensez, répliqua-t-il; je ne veux qu'une heure de conversation avec l'orfèvre, et je vous réponds de sou consentement. Mais avant que nous allions plus loin, com*

'c'est le sujet d'une épigrarome traitée eu dialogue :

Mariez-vous I — Taime à vivre garçon.

— J'aurais pourtant un parti. — Dieu m'en garde !

— Tout doux ! peut-ôtre il vous plaira. — Chanson !

— Quinze ans. — Tant pis l — Fille d'esprit. — Bavarde.

— Sage. — Grimace. — Et belle. — Autre danger !

— Grand nom. — Orgueil, -r* Le cœur tendre. — ;Jalousc.

— Des talents. — Trop, pour me faire enrager. V Et par delà cent mille ecus. — J'épouse.

llASSOH BE MORTILUBIS.

posons^ s'il vous plaît. Supposé que je vous fasse donner cent mille ducats^ combien m'en reviendra-t-il? Vingt mille, lui repartis-je. Le ciel en soit loué ! dil-il ; je bornais votre reconnaissance à dix mille; vous êtes une fois plus généreux que moi. Allons, j'entrerai dès demain dans cette négociation, et vous pouvez compter qu'elle réussira , ou je ne suis qu'une bête.

Effectivement, deux jours après il me dit : J'ai parlé au seigneur Gabriel de Salero^ (ainsi se nommait mon oriévre). Je lui ai tant vanté votre crédit et votre mérite, qu'il a prêté l'oreille à la proposition que je lui ai faite de vous accepter pour gendre. Vous aurez sa fille avec cent mille ducats, pourvu que vous lui fassiez voir clairement que vous possédez les bonnes grâces du ministre. S'il ne tient qu'à cela, dis-je alore à Scipion, je serai bientôt marié. Mais à propos de la fille, l'as-tu vue? est-elle belle? Pas si belle que la dot. Entre nous, cette riche héritière n'est pas une fort jolie personne; par bonheur vous ne vous en souciez guère. Ma foi non, lui répliquai-je, mon enfant. Nous autres gens de cour, nous n'épousons que pour épouser seulement; nous ne cherchons la beauté que dans les femmes de nos amis, et si par hastu'd elle se trouve dans les nôtres, nous y faisons si peu d'attention, que c'est fort bien fait quand elles nous en punissent.

Ce n'est pas tout, reprit Scipion, le seigneur Gabriel vous donne à souper ce soir. Nous sommes convenus que vous ne parlerez pas du mariage projeté. Il doit inviter plusieurs marchands de ses amis à ce repas, où vous vous trouverez comme un simple convive, et deiuain il viendra souper chez vous de la même manière. Vous voyez par là que c'est un homme qui veut vous étudier avant que de passer outre. 11 sera bon que vous vous observiez un peu devant lui. Oh ! parbleu, interrompis-je d'un air de confiance, qu'il m'examine tant qu'il lui plaira, je ne puis que gagner à cet examen.

Cela s'exécuta de poiut en point. Je me fis conduire chez l'orfèvre, qui me reçut aussi familièrement que si nous nous fussions déjà vus plusieurs fois. Celait un bon bourgeois qui était, comme nous disons, pt»li hasla jmrfiar. Il me pré-

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