‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 197 sur 296 · LIVRE IX ^ CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE IX ^ CHAP. I

seuta la senora Eugenia, sa femme, et la jeune Gabriela, sa fille. Je leur fis force compliments, sans contrevenir au traite. Je leur dis des riens en fort beaux termes, des phrases de com'tisan.

Gabriela, quoi que m'en eût dit mon secrétaire, ne me parut pas désagréable, soit à cause qu'elle était extrêmement parée, soit que je ne la regardasse qu'au travers de la dot. L4 bonne maison que celle du seignem* Gabriel ! Il y a, je crois, moins d'argent dans les mines du Pérou qu'il n*y en avait dans cette maison-là. Ce métal s'y offrait à la vue de toutes parts, sous mille formes différentes. Chaque chambre, et pai*ticulièrement celle pii nous nous étions mis à table, était un trésor. Quel spectacle pour les yeux d'un gendre ! Le beaupère, pour Cadre plus d'honneur à son repas, avait assemblé chez lui cinq ou dx marchands, tous personnages graves et ennuyeux. Ils ne parlèrent que de commerce; et l'on peut dire que leur conversation fut plutôt une conférence de négociants qu'un entretien d'amis qui soupent ensemble.

Je régalai l'ortévre à mon tour le lendemain au soir. Ne pouvant l'éblouir par mon argenterie, j'eus recours à une autre illusion. J'invitai à souper ceux de mes amis qui faisaient la plus belle figure à la cour, et que je connaissais pour des ambitieux qui ne mettaient point de bornes à leurs désirs. Ces gens-ci ne s'entretinrent que des grandeurs, que des postes brillants et lucratifs auxquels ils aspiraient^ ce qui fit son efi;et. Le bourgeois Gabriel, étourdi de leurs grandes idées, ne se sentait, malgré tout son bien, qu'un petit mortel en comparaison de ces messieurs. Pom^ moi, faisant l'homme modéré, je dis que je me contenterais d'une fortune médiocre, comme de vingt mille ducats de rente; sur quoi ces affamés d'honneurs et de richesses s'écrièrent que j'am^ais tort, et qu'étant aimé autant que je l'étais du premier ministre, je ne devais pas m'en tenir à si peu de chose. Le beau-père no perdit pas une de ces paroles ; et je crus remarquer, quand il se retira, qu'il était foil satisfait.

Scipion ne manqua pas de l'aller voir le jour suivant, dans la matinée, pour lui demander s'il était conlont de moi. J'en suis charmé, lui répondit le bourgeois, ce garçon-là m'a gagné le cœur. Mais, seigneur Scipion^ ajoula-t-il, je vous con-

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jure par notre ancienne connaissance de me parler sirt(ierelûetit Nous avons toils notre faible^ comme vous savez;' apprenex-moi celui du seigneur de Santillâhe. Est-il joueur? est-il galant? quelle est son inclination vicieuse? Ne' me la cachez pas, je vous en prie. Vous m'offensez, seigneur Ga- Inîel, en me faisant cette question, repartit l'entremetteur. Je suis plus dans vos intérêts que dans ceux de mon maître. S'D avait quelque mauvaise habitude qui fût capable de rendre votre fille malheureuse, est-ce que je vous Taurais propose pour gendre? Non, parbleu ! je suis trop votre serviteur. Mais, entre nous, je ne lui trouve point d'autre défaut que celui de n'en avoir aucun : il est trop sage pom* un jeune homme. Tant mieux, reprit Torfévre, cela me fait plaisir. Alle2, mon ami, vous pouvez l'asétirer qu'il aura ma fille, et que je la lui donnerais qnand il ne serait pas chéri du ministre.

Aussitôt que toon secrétaire m'eut rapporté cet entretien* jô courus chez Salero pour le remercier de la disposition favorable où il était pour moi. Il avait déjà déclaré ses volontés à sa femme et à sa fille, qui me firent connaître, par la manière dont elles toe reçurent, qu'elles y étaient soumises sans répugnance. Je menai le beau^père au duc de Lerme, que j'avais prévertu la veille, et je le lui présentai. Son Excellence lui fit un accueil des plus gracieux, et lui témoigna de la joie de ce qu'il avait choisi pour gendre un homme qu'elle affectionnait beaucoup, et qu'elle prétendait avancer. Elle s'étendit ensuite sur mes bonnes qualités, et dit tant de bieii de moi, que le bon Gabriel crut avoir rencontré dans ma seigneurie le meilleur parti d'Espagne pour sa fille. Il en était si aise, qu'il en avait la larme à l'œil. Il me serra fortement entre ses bras lorsque nous nous séparâmes, en me disant : Mon fils, j'ai tant d'impatience de vous voir l'époiix de Gabriela, que vous le serez dans huit jours tout au plus tard.

CHÀP. n. — Par quel hasard Gil Bias se ressouvîDt de don Alphonse de Leyva, et du service qu'il lui rendit par vanité.

Laissons là mon mariage pour un moment. L'ordre de mon histoii'e le demande, et veut que je raconte le service que je rendis à don Alphonse, mon ancien maître. J'avais entièrement oublié ce cavalier, et voici à quelle occasion j'en rappelai le souvenir.

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