‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 198 sur 296 · LIVRE IX ^ CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE IX ^ CHAP. II

Le goavernfeîTictit de la ville de Valence vint à vaquer dans ce temps-là. En apprenant tîètte nouvelle, je pensai à don Alphonse de Leyva. Je fis réflexion (jue cet emploi lui conviendrait à merveille, et, moins peut-être par amitié que par ostentation, je résolus de le demander pour lui. Je me représentai que, Si je l'obtenais, cela me ferait un honneur inèni. Je m'adressai donc au due de Lerme ; je lui dis que j^avais été intendant de don César de Leyva et de son fils, et qu'ayant tous les sujets du monde de me louer d'eux, je prenais la liberté de le supplier d'accorder à l'un ou à l'autre le gouvernement de Valence. Le ministre me répondit : Très-volbntiers, 611 Bias; j'aime à te voir reconnaissant et généreux. D'ailleurs, tu me parles pour une famille que j'estime : les Leyva sont de bons serviteurs du roi; ils méritent bien cette place. Tu peux en disposer à ton gré; je te la donne pour pi*ésent de noces.

Ravi d'avoir réussi dans mon dessein, j'allai, sans perdre dé temps, ches Calderone, faire dresser des lettres patentes pour don Alphonse. Il y avait im grand nombre de personnes qui attendaient dans un silence respectueux que don Rodrigue vint leur donner audience. Je traversai la'foule, et me présentai à la porté du cabinet, qu'on m'ouvrit. J'y trouvai je ne sais con^n de chevaliers, dte commandeurs, et d'aulret gens de conséquence que Cttlderone écoutait tour à tour. C'était une chose remarquable que la manière différente dont il les recevait. Il se contentait de faire à ceux-d une légère inclination de tète ; il honorait ceux-là d'une révérence, et les conduisait jusque la porte de son cabinet. 11 mettait, pour ainsi dire, des nuances de considértition dans les civilité» qu'il faisait. D'un autre côté, j'apercevais des cavaliers qui, choqués du peu d'attention qu'il avait pôur eux, maudissaient dans leur âme la nécessité qui les obligeait de ramper devant ce visage. J'en voyais d'autres, au contraire, qui riaient en eux-^mêmes de son air fat et suffisant. J'avais beau faire ces observations, je n^étais pas capable d'en profiter : j'en usais chez moi comme lui, et je ne me souciais guère qu'on approuvât ou qu'on blàmèt naes manières orgueilleuses, pourvu qu'elles fussent respectées.

Don Rodrigue ; ayant par hasard jeté les yeux sui- moi.

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quitta brusquement on gentilhomme qui lui parlait, ei Tint m'embrasser avec des démonstrations d'amitié qâ^ me surfMireitf. Ah! mon dier confrère, s'écria-t-il , quelle aflaire me procure le plaisir de tous Toir id? qu'y a-t-îl pour Yotie senice? Je lui appris le sujet qui m'amenait, et là-dessus il m'assura, dans les termes les plus obligeant^ que le lendemain à pareille heure ce que je demandais serait expédié. U ne borna point là sa pcditesse, il me omdnisit jusqu'à la porte de son antichamlve, où il ne conduisait jamais que de grands seigneurs, et là il m'embrassa de nouveau.

Que signifient toutes ces honnêtetés? disais-je en m'en allant; que me présagent-elles? Calderone méditerait-il ma perte? ou bien aurait-il eaYÎe de gagner mon amitié, ou, pressentant que sa faveur est sur son déclin , me ménagerait-il dans la vue de me prier d'intercéder pour lui auprès de notre patron? Je ne savais à laqueUe de ces conjectures je devais m'arrêter. Le jour suivant, lorsque je retournai chez lui, il me traita de la même Caçon ; il m'accabla de caresses et de civilités. Il est vrai qifîl les rabattit sur la réception qu'il fit aux autres personnes qui se présentaient pour hii parler. 0 bfusqua les uns, battit froid aux autres ; il mécontenta presque tout le monde. Mais ils furent tous assez vengés par une aventure qui arriva, et que je ne dois point passer sous silence. Ce sera un avis au lecteur pour les commis et les secrétaires qui la liront.

Un homme vêtu fort simplement, et qui ne paraissait pas ce qu'il était, s'approcha de Calderone, et lui parla d'un certain mémoire qu'il disait avoir présenté au duc de Lerme. hoa Rodrigue ne regarda pas seulement le cavalier, et lui dit d'un ton biiisque : Comment vous appelle-t-on , mon ami? L'on m'appelait Francillo dans mon enfance , lui répondit de sang-froid le cavalier; on m'a depuis nommé don Francisco de Zuniga*; et je me nomme aujourd'hui le comte de Pedrosa. Calderone, étonné de ces paroles, et voyant qu'il avait affaire à un homme de la première qualité, voulut s'excuser : Seigneur, dit-il au comte , je vous demande pai'don, si, ne vous connaissant pas... Je ne veux point de tes

* Zuniga ekt le nom d'une dus plus iilnstres et des plus ancieuDCs familles castUlawst.

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