‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 201 sur 296 · LIVRE IX, CnAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CnAP. IV

sir ft promener vos regards sur des objets si agréables. Outre cela, comptez que le linge et les autres choses qui sont né • cessaires à un homme qui aime la propreté ne vous manqueront pas. De plus, vous serez bien couché, bien nourri, et je vous fournirai des livres tant que vous en voudrez ; en un mot, tous les agréments qu'un prisonnier peut avoir.

A des offres si obligeantes, je me sentis un peu soulagé. Je pris courage, et rendis mille grâces à mon geôlier. Je lui dis qull me rappelait à la vie par son procédé généreux, et que je souhaitais de me retrouver en état de lui en témoigner ma reconnaissance. Hé! pourquoi ne vous y retrouveriez-vous pas ? me répondit-il. Croyez-vous avoir perdu pour jamais la liberté ? Si vous vous imaginez cela, vous êtes dans l'erreur, et j'ose vous assurer que vous en serez quitte pour quelques mois de prison. Que dites-vous, seigneur don André? m'écriai-je. Il semble que vous sachiez le sujet de mon infor* tune. Je vous avouerai, mé repartit-il, que je ne Tignorepas. L'alguazil qui vous a conduit ici m*a confié ce secret que je puis vous révéler. 11 m'a dit que le roi, informé que vous aviez, la nuit, le comte de Lemos et vous, mené le prince d'Espagne chez une dame suspecte, venait, poiu* vous en punir, d'exiler le comte, et vous envoyait, vous, à la tour de Ségovie, pour y être traité avec toute la rigueur que vous avez éprouvée depuis que vous y êtes. Comment, lui dis-je, cela est-îl venu à la connaissance du roi ? C'est particulièrement de cette dr* constance que je voudmis être instruit. Et c'est, répondit-il, ce que l'alguazil ne m'a point appris, et ce qu'apparenunent il ne sait pas lui-même.

Dans cet endroit de noire conversation, plusieurs valets qui apportaient le souper entrèrent. Ils mirent sur la table du pain, deux tasses, deux bouteilles, et trois grands plats, dans l'un desquels il y avait un civet de lièvre avec beaucoup d'oignon, d'huile et de safran; dans l'autre, une oUa podrida'^; et dans le troisième, un dindonneau sur une marmelade de herengéna *. Lorsque Tordesillas vit que nous avions tout ce

* Olla podfida est vn compose de tontes sortes 4e viandes. [Olla pudrida, potpourri ; mais ce que nous entendons par ce niot, «n français, n*est p^s aussi composé que Vollapudrida, mets fayori dos Espagnols.)

* Berengena, petite citrooillc, appekîe pomme d'amour.

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qu'il nous fallait^ il renvoya ses domestiques^ ne voulant pas qu'Us entendissent notre entretien. 11 ferma la porte, et nous I10U9 assîmes tous deux vis-à-vis Tun de Tautre, Commençons^ me dit-41, par le plus pressé. Vous devez avoir bon appétit après deux jours de diète. En parlant de cette sorte, il chargea mon assiette de viande. Il s'imaginait servir un affamé, et il avait effectivement sujet de penser que j'allais m'empiffr^r de ses ragoûts : néanmoins je trompai son attente. Quelque besoin que j'eusse de manger, les morceaux me restaient dans la bouche, tant j'avais le coeur serré de ma condition présente. Pour écarter de mon esprit les images cruelles qui venaient sans cesse rafQiger,mon châtelain avait beau m'excitera boire et vanter l'exceUence de son vin; m'eût-il donné du nectar, je l'aurais alors bu sans plaisir. Il s'en aperçut, et, s'y prenant d'une autre façon, il se mit à me conter d'un style égayé l'his*toire de son mariage. Il y réussit encore moins par là. J'écoutai son récit avec tant de distraction, que je n'aurais pu dire, lorsqu'il eut fini, ce qu'il venait de me raconter. U jugea bien qu'il entreprenait trop de vouloir ce sok-là faire quelque dî^ version à mes chagrins. U se leva de table après avoir achevé de souper, et me dit : Seigneur de Santillane, je vais vous laisser reposer, ou plutôt rêver en liberté à votre malheiir. Mais, je vous le répète, il ne sera pas de longue durée. Le roi est bon naturellement. Quand sa colère sera passée, et qu'il se représentera la situation déplorable où il croit que vous êtes, vous lui paraîtrez assez puni. A ces mots, le seigneur châtelain descendit, et fit monter ses valets pour desservir. Us emportèrent jusqu'aux flambeaux, et je me couchai à la sombre clarté d'xme lampe qui était attachée au mur.

CHAP. V. — Pes réflexions qu'il tit cette nuit avant que de s'endonnir, et du brait

qui le réTeilla.

Je passai deux heures pour le moins à réfléchir sur ce que Tordesillas m'avait appris. Je suis donc ici, disais-je, pour avoir conti ibué au plaisir de l'héritier de la couronne ! QueUe imprudence aussi d'avoir rendu de pareils services à un prince si jeune ! car c'est sa grande jemiesse qui fait tout mon crime : s'il était dans un âge plus avancé, le roi peut-être n'aurait fait que rire de ce qui l'a si fort inité. Mais qui peut avoir

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donné un semblable arts à ce monarque, sans appréhender le ressentiment du prince lïi celui dû duc de Lerme? €e ministre tondra venger sans doute le comte de Lemos son neveu. Comment le roi a4-il découvert cela? C'est ce que je ne comprends point.

J'en revenais toujours là. L'idée pourtant la plus affligeàiite pour moi, celle qui me désespérait, et dont mon esprit ne^pouvait se détacher, c'était le pillage auquel je m'imaginais bien que tous mes effets avaient été abandonnés. Mon coffre4ort, m'éériais-jô, oh êtes* vous ? mes chères richesses, qu*êtes-vous devenues? dans quelles mains étes-vous tombées? Hélas ! Je vous ai perdues en moins de temps ^encore que je ne vous avais gagnées I le me peignais le désordre qui devait régner dans ma maison, et je faisais sur cela des réflexions toutes plus tristes les unes que les autres. La confusion de tant de pensées différentes me jeta dans un accablement qui me devint favorable : le sommeil qui m'avait fui la nuit précédente vint répandre sur moi ses pavots. La bonté du lit, la fatigue que j'avais soufferte, ainsi que la fumée des viandes et du vin, y contribuèrent aussi. Je m'endormis profondément; et, selon toutes les apparences, le jour m'aurait surpris dans cet état, si je n'eusse été réveillé tout à coup par un bruit assez extraordinaire dans les prisons. J'entendis le son d'une guitare, et la voix d'un homine en même temps. J'éeouté avec attention; je n'entends plus rien; je crois que c'est un songe. Mais un instant après mon oreille fut frappée du son du même instrument, et de la même voix qui chantait les vers suivants ;

JLj de mi! nn anno felice Ifarece un soplo ligëro; Perè Bill dicha un instante Es nn siglo de tonnento '• .

Ce couplet, qui paraissait avoir été fait exprès pour moi, irrita mes ennuis. Je n'éprouve que trop, disais-je, la vérité de ces paroles. 11 me semble que le temps de mon bonheur

' « Hëlasl une anaëe de plaisir paase comme un vent léger; mais un momealtle oKalheur est im siècle de toorment. > Un poëte français a exprime la m&ne idëe :

Le temps, qui fuit sur nos plaisirs, Semble s^nrêier sur nos jpeines.

s'est écoulé bien irite, el qall y a déjà ud siède que je sid^ en prison. Je me ref^ongeii dans une afl&eose rêf erie, et je leooaunençai à me désoler comme si f y eusse pris ^aÊso*. Mes lamentations finirent avec la nuit; et les premien rayons du soleil dont ma diambre fat éclairée cahnàcnt un peu mes inquiétudes, le me levai pour aller ourrir ma fenêtre^ et donner de l'air à ma diambre. Je regardai dans la campagne, dont je me sourins que le seigneur diâtelain m'avait lait une belle description. Je ne trourai pas de qax justifier ce qui! m'en avait dit. L'Éréma, que je croyais du mcôns ^al au Tage^ ne me parut qu'un ruisseau. L'ortie seule et le diardon paraient ses bords fleuris: et la prétendue vaUée dèUdeum n'offrit à ma vue que des terres dont la plupart étaient incultes. Apparemment que je n'en étais pas encore à cette douce mélancolie qui devait me faire voir les choses autrement que je ne les Yoyais alors.

Je commençai à m'habillery et déjà j'étais à demi vêtu, quand Tordesillas arriva suivi d'une TieiUe servante qui m'apportait des chemises et des serviettes. Seigneur Gii Bias, me dit-il, void du linge. Ne le ménagez pas; j'aurai soin que vous en ayez toujours de reste. Eh bien, ajouta-t-il, comment avez-vous passé la nuit ? Le sommeil a-t-il suspendu tos peines pour quelques moments? Je dormirais peut-être encore, lui répondis-je, si je n'eusse pas été réveillé par une voix accompagnée d'une guitare. Le cavalier qui a troublé voti e repos, reprit-il, est uu prisoimiei d'État qui a sa chambre à côté de la vôtre. H est chevalier de Tordre militaire de Calatrava,et il a une figure tout aimable. Il s'appelle don Gaston de Gogollos ^ Vous pourrez vous voir tous deux, et manger ensemble. Vous trouverez une consolation mutuelle dans vos entretiens. Vous serez l'un à l'auti-e d'un grand agrément. Je témoignai à don Andi'é que j'étais très-sensible à la permission qu'il me donnait d'unir ma douleur avec celle d^ ce cavalier; et, comme je marquais quelque impatience de connaître ce compagnon de malheur, notre obligeant châtelain me proaira cette satisfaction dès ce jour-là même. 11 me fit diiicr avec don Gaston, qui me surprit par sa bonne mine et

' ■ Cofjollin, ornemeiils d'arcliilectnre (Uns U Crise d'an liàtUneot,

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