‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 202 sur 296 · LIVRE IX^ GIIÀP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE IX^ GIIÀP. VI

pai" sa beauté. Jugez quel honune ce devait être pour éblouir des yeux accoutumés à voir la p\m brillante jeunesse de la cour. Imaginez-vous un hoiiune fait à plaisir, un de ces héros de romans qui n'avaient qu'à se montrer pour causer des insomnies aux princesses. Ajoutons à cela que la nature, qui mêle ordinairement ses dons, avait doué CogoUos de beaucoup d'esprit et de valeur. C'était un cavalier parfait.

Si ce cavalier me charma, j*eus de mon côté le bonheur de ne lui pas déplaire. 11 ne chanta plus la, nuit de peur de m'mcommoder, quelques prières que je lui fisse de ne se pas contraindre potir moi. Une liaison est bientôt formée entre deux personnes qu'un mauvais sort opprime. Une tendre amitié suivit de près notre connaissance, et devint plus forte de jour en jour. La hberté que nous avions de nous parler quand il nous plaisait nous fut très-utile, puisque, par nos conversations, nous nous aidâmes réciproquement tous deux à prendre notre mal en patience.

Une après-dînée j'entrai dans sa chambre, comme il se disposait à jouer de la guitare. Pour l'écouter plus commodément, je m'assis sm» une sellette qu'il y avait là pour tout siège; et lui, s'étant mis sur le pied de son lit, il joua un air fort touchant, et chanta dessus des paroles qui exprimaient le désespoir où la cruauté d'une dame réduisait un amant. Lorsqu'il les eut chantées, je lui dis eh souriant : Seigneur chevalier, voilà des vers que vous ne serez jamais obligé d'employer dans vos galanteries. Vous n'êtes pas fait pour trouver des femmes cruelles. Vous avez trop bonne opinion de moi, me répondit-il. J'ai composé pour mon compte les vers quft vous venez d'entendre, pour amollir un cœur que je croyais de diamant, pour attendrir une dame qui me traitait avec une extrême rigueur. Il faut que je vous fesse le récit de cette histoire; vous apprendrez en même temps celle de mes malheurs.

CHAP. VI. — Histoire de don GasUm de CogoUos et de doua Helena de Galitdco.

n y aura bientôt quati'e ans que je partis de Madrid pour aller à Goria voir dona Ëleonor de Laxarilla, ma lantc, qui est une des plus riches douairières de la Castillc vieille, et qui n'a point d'auti*e héiitier que moi. Je fus à peine airivé

chea elle que rainour y vint trouWer mon repos. Elle me donna un appartement dont les fenêtres faisaient face am. jalousies d'une dame qui demeurait vis-à-vis, et que je pouvais facilement remarquer, tant ses grilles étaient peu serrées et la rue étroite. Je ne négligeai pas cette possibilité, et je trouvai ma voisine si beUe, que j'en fus d'abord enchanté. Je le lui marquai aussitôt par des œillades si vives, qu'il n*y avait pas à s'y méprendre. Elle s'en aperçut bien; mais elle n'était pas fille à faire trophée d'une pareiQe observation, et encore moins à répondre à mes minauderies.

Je voulus savdr le nom de cette dangereuse personne qui trouUait si promptement les cceurs. J'appris qu'on la nommait dona Helena; qu'elle était fille imique de don Georges de 6alisteo^ qui possédait à quelques lieues de Coria un fief deaâr nant d'un revenu considérable; qu'il se présentait souvent des partis pour elle, mais que son père les rejetait tous, parce qu'il était dans le dessein de la marier à don Augustin de Olighera, son neveu, qui, en attendant ce mariage, avait la liberté de voir et d'entretenir tous les jours sa cousine. Gela ne me découragea point. Au contraire, j'en devins plus amoureux, et l'orgueilleux plaisir de supplanter un rival aimé m'excita peut-être encore plus que mon amour à pousser nia pointe. Je continuai donc de lancer à mon Hélène des regards enflammés. J'en adressai aussi de suppliants à Felicia, sa suivante, comme pour implorer son secours; je fis même parler mes doigts. Mais ces galanteries furent inutiles; je ne tirai pas plus de raisons de la soubrette que de la maîtresse : elles firent toutes deux les cruelles et les inaccessibles.

Puisqu'elles refusaient de répondre au langage de mes yeux, j'eus recours à d'autres interprètes. Je mis des gens en campagne pour déterrer les connaissances que Felicia pouvait avoir dans la ville. Ils découvrirent qu'une vieille dame, appelée Theodora, était sa meilleure amie, et qu'elles se voyaient fort souvent. Ravi de cette découverte, j'allai moi-même trouver Theodora, que j'engageai par des présents à me servir. Elle prit parti pour moi, promit de me ménager chez elle un entretien secret avec son amie, et tint sa promesse dès le lendemain.

Je cesse d'être malheureux, dis-je à Felicia, puisque mes

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