‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 210 sur 296 · LIVRE IX, CHAP. VII. K · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAP. VII. K

CHAP. Vil. — ScipioD vient trouver Gû Bias à la tour de Ségovie ^ et lui apprend

bien des nouvelles.

Notre conversation fut interrompue par Tordesillas, qui entra dans la chambre, et me dit : Seigneur Gil Bias, je viens de parler à un jeune homme qui s'est présenté à la porte de cette prison. 11 m'a demandé si vous n'étiez pas prisonnier ; et, sur le refus que j'ai fait de contenter sa curiosité ; Noble châtelain, m'a-t-il dit les larmes aux yeux, ne rejetez pas la très-humble prière que je vous faj& de m'apprendre si le seigneur de Santillane est ici. Je su9k)n premier domestique, et vous ferez une action chaintablç^ si vous me permettez de le voir. Vous passez dans Ségovie pour un gentilhomme plein d'humanité; j'espère que vous ne nâe refuserez pas la grâce d'entretenir un instant mon cher maître, qui est plus malheureux que coupable. Enfin, continua don André, ce garçon m'a témoigné tant d'envie de vous parler, que j'ai promis de lui donner ce soir cette satisfaction.

J'assurai Tordesillas qu'il ne pouvait me faire un plus grand plaisir que de m'amener ce jeune homme, qui probablement avait à me dire des choses qu'il m'importait fori de savoir. J'attendis avec impatience le moment qui devait ofTiir à mes yeux mon fidèle Scipion; car je ne doutai pas que ce ne fût lui, et je ne me trompais point. On le ûi entrer sui* le sou* dans la tour; et sa joie, que la mienne seule pouvait égaler, éclata par des transports extraordinaires lorsqu'il m'aperçut.. De mon côté, dans le ravissement où je me sentis à sa vue, je lui tendis les bras, et il me serra sans façon entre les siens. Le maître et le secrétaire se confondh*ent dans cette embi*assade, tant ils étaient aises de se revoir.

Quand nous nous fûmes un peu démêlés tous deux, j'interrogeai Scipion sur l'état oiiil avait laissé mon hôtel. Vous n'avez plus d'hôtel, me répondit^il ; et, pour vous épargner la

> très-grand nombre de petits romans appelés Nouvelle$, genre qui appartient eu

> propre aux Espagnols, et dans lequel ils surpassent tous les écrivains de:» auU-es

> nations. » [Abrégé chronologique de VHùmrt iEipagn»*) Le Sage a pu intercaler quelques-imes de ces nouvelles comme des épisodes qui variant le tissu du roman de Gil Bias ; mais il les choisit, les abrège, et les rédige à sa manière. On peut lui appliquer ce vers de Mannunlel :

Boileau copie; ou dirait qu'il invente.

peine de me faire question sur question, je vais vous dire en deux mots ce qui s'est passé chea vous. Vos effets ont été pillés tant par des arcliers que par vos propres domestiques, qui, vous regardant déjà conmie un homme entièrement perdu, ont pris à compte sur leurs gages tout ce quMls ont pu em-' porter. Par bonheur pour vous, j'ai eu l'adresse de sauYer dô leurs griffes deux grands sacs de doubles pistoles que j'ai tirés de votre coffre-fort, et qui sont en sûreté. Salero, que j'en ai fait dépositaire, vous les remettra quand vous serez soill de cette tour, où je ne ^s crois pas pour longtemps pensionnaire de Sa Majesté, puisque vous avez été arrêté sans la participation du duc de Lerme.

Je demandai à Scipion comment il savait que Son Excellence n'avait point de part à ma disgrâce. Oh! vraiment, me répondit-il, c'est une chose dont je suis bien instruit. Un de mes amis, qui a ia confiance du duc d'Uzède, m'a conté toutes les circonstances de votre emprisonnement. Galderone, m'a-t-ildit, ayant découvert, parle ministère d'un valet, que la senora Sirena recevait, sous un autre nom, le prince d'Espagne pendant la nuit, et que c'était le comte de Lemos qui conduisait cette intrigue par l'entremise du seigneur de Santillane, i-ésolut de se venger d'eux et de sa maîtresse. Pour y réussir, il va trouver secrètement lé duc d'Uzède , et lui découvre tout. Ce duc, ravi d'avoir en main une si belle occasion de perdre son ennemi, ne manque pas d'en profiter. Il informe le roi de ce qu'on vient de lui apprendre, et lui représente vivement les périls auxquels le prince a été exposé. Cette nouvelle excite la colère de Sa Majesté , qui fait enfermer sur-le-champ Sirena dans la maison des Repenties, exile le comte de Lemos, et condamne Gil Bias à une prison perpétuelle.

Voilà , poursuivit Scipion , ce que m'a dit mon ami. Vous voyez par là que votre malheur est l'ouvrage du duc d'Uzède, ou, pour mieux dire, de Calderone.

Je jugeai par ce discours que mes affaires pourraient se rétablir avec le temps, et que le duc de Lerme, piqué de l'exil de son neveu , mettrait tout en œuvre pour faire revenir ce seigneur à la coiu*, et je me flattai que Son Excellence ne m'oublierait point. La belle chose que l'espérance ! Elle

LIVRÉ IX, CHAP. vn. 851

me consola tout d'un coup de la perte de mes effets Yolés, et me rendit aussi gai que si j'eusse eu sujet de l'être. Loin de regarder ma prison comme une demeure malheureuse où je finirais peut-être mes jours > elle me pafut plutôt un moyeh dont la fortune voulait se servir pour, m'ëlever à Quelque grand poste; car voici de quelle manière je raisonnsds en moi-même : Le premier ministre a pour partisanii dkm Fernandde Borgia > le père Jérôme de Florence, et surtout le frère Louis d'Aliaga , qui lui est a|^evable de la place qull occupe auprès du roi. Avec le secours de ces amis puissants. Son ExcêUence coulera tous ses ennemis à fbnd, ou bien l'État pourra bientôt cbanger de face. Sa Majesté est fort valétudinaire. Dès qu'eUe ne sera plus, le prince son fils cotnmencera par rappeler le comte de Lemos, qui me tirera aus* sitôt d'id pour me présenter au nouveati monarque, qui m'accablera de bienfaits pour compenser les peines que j'aurai souffertes. Ainsi , déjà plein des plaisirs de l'avenir, je ne sentais presque plus les maux présents. Je crois bien que les ûevtx sacs de doublons que mon secrétaire disait avoir mis en dépôt chez l'orfèvre contribuaient autant que l'espérance au changement subit qui se fit en moi.

J'étais trop content du zèle et de llntégrîté de Sdpion pour ne le lui pas témoigrier. Je lui offris la ndioitlé de l'argent qull avait préservé du pillage, ce qu'il ref\isa. J'kittends de vous, me dit-il , une autre marque de reconnaissance. Aussi étonné de son discotnrs que de ses refus, je lui demandai ce que je pouvais fiaire pour lui. Ne nous séparons point, me tépondlt-il; soufirex que j'attache ma fortune à la vôtre. Je me sens pour vous une amitié que je n'ai jamais etie pour aucun maître. Et moi, lui dis-je> moti enftint, je puis t'assurer que tu n'aimes pas un ingrat. Du premier moment que tu vinft t'offHr à mon service, tu me plus. Il faut que nous soyons nés l'un et l'autre sous la Balance ou sous les Gémeaux, qui sont, à ce qu'on dit, les deux constellations qui unissent les hommes. J'accepte vdontiers la isociété que tu nie proposes, et, pour la commencer, je vais prier le seigneur châtelain de t'enfermer avec moi dans cette tour. Gela mè fera plaisir, s'éeria-t-il. Vous me prévenez; j'allais vous conjurer de lui demander cette grâce. Votre compagiik» mTttt plus idière ^ue

la lit)ortc. Je sortirai seulement quelquefois pour aller prendre à Madrid l'air du bureau, et yoir s'il ne sera point arrivé à la cour quelque changement qiii puisse vous être favorable. De sorte que vous aurez en moi tout ensemble un confident, un courrier et un espion.

Ces avantages étaient trop considérables pour m'en priver. Je retins donc auprès de moi un homme si utUe, avec la permission de l'obligeant châtelain, qui ne voulut pas me refuser une si douce conso||fjon.

CHAP. Vm. — Da premier Toyage que Scipion.6t à Kadrid : qaeU en forent le molH et le fnocès. 6il Bhis tombe malade. Suite de sa maladie.

Si nous disons ordinairement que nous n'avons pas de i^QS grands ennemis que nos domestiques, nous devons dire aussi que ce sont nos meilleurs amis, quand ils nous sont fidèles et bien affectionnés. Après le zèle que Scipion avait fait paraître, je ne pouvais plus voû* en lui qu'un autre moi-même. Ainsi plus de subordination entre Gil Bias et son secrétaire ^ plus de façons entre eux; ils chambrèrent ensemble, et n'eurent qu'un lit et qu'une table.

Il y avait dans l'entretien de Scipion beaucoup de gaieté : on aurait pu le surnommer à juste titi*e le garçon de bonne humeur. Outre cela, il était homme de tête, et je me trouvais bien de ses conseils. Mon ami , lui dis-je un jour, il me semble que je ne ferais point mal d'écrire au duc de Lcrme; cela ne saurait produire un mauvais efli^t. Quelle est là-dessus ta pensée? Ëh mais, répondit-il, les grands sont si différents d'eux-mêmes d'un moment à un autre, que je ne sais pas trop bien comment votre lettre serait reçue. Gepen-. dant je suis d'avis que vous écriviez toujours à bon compte. Quoique le ministre vous aime , il ne faut pas vous reposer sur son amitié du soin de le faire souvenir de vous. Ces sortes de protecteurs oublient aisément les personnes dont ils n'entendent plus parler.

Quoique cela ne soit que trop vrai, lui répliquai-je, juge mieux de mon patron. Sa bonté m'est connue ; je suis persuadé qu'il compatit à mes peines, et qu'elles se présentent sans cesse à son esprit. Il attend apparemment, pour me faire soi*tir de prison, que la colère du roi soit passée. A la bonno

Page 1