‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 216 sur 296 · LIVRE X, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. I

dénis funestes, et se faisant honneur des événements heureux.

Il est vrai, repris-je, que le doclciu» Sangrado, de qui je suivais fidèlenient la méthode, était de ce caractère-là. Il avait beau voir périr tous les jours vingt personnes entre ses mains, il était si persuadé de l'excellence de la smgnée et de la fréquente boisson, qu'il appelait ses deux spécifiques pour toutes sortes de maladies, qu'au lieu de s'en pi'endre à ses remèdes, il croyait que les malades ne mouraient que iaute d'avoir assez bu et d'avoir été assez saignés. Vive Dieu ! s'écria Scipion en faisant un éclat' de rire, vous me parlez là d'un personnage incomparable. Si tu es curieax de le voir et de l'entendre, lui dis-je, tu pomTas dès demain satisfaire ta curiosité, pourvu que Sangrado vive encore, et qu'il soit à Valladolid : ce que j'ai de la peine à croire; car il était déjà vieux quand je le quittai, et il s'est écoulé b.'en des années depuis ce temps-là.

Notre premier soin, en arrivant dans l'hôtellerie où nous allâmes descendre, fut de uous informer de ce docteur, Nous appilmes qu'il n'était pas encore mort, mais que, né pouvant plus à son âge faire de visites ni se donner de grands mouvements, il avait abandonné le pavé à trois ou quatre autres docteurs, qui s'étaient mis en réputation par une nouvcUc pratique qui ne valait guère mieux que la sienne. Nous résolûmes donc de nous arrêter à Valladolid le jour suivant, (ant pour laisser reposer nos mules que pour voir le seigneur Sangrado. Nous nous i*endîmes chez lui sm* les dix heures du matin : nous le trouvâmes assis dans un fauteuil, un livre à la main. 11 se leva sitôt qu'il nous aperçut^ viut au-d6vant de nous d'un pas assez ferme pour un septuagénaire, et nous demanda ce que nous lui voulions. Mcmsieur le docteur, lui dis-je, regardez-moi^ je vous prie, attentivement; est-ce que vous ne me remettez point? J'ai pourtant l'honneur d'êti*euii de vos élèves. Ne vous souvient-il plus d'un certain Gil Blasj qui était autrefois votre commensal et votre substitut ? Quoi ! c'est vous, Santillane? me répondit-il en m'embrassant d'un air affectueux. Je ne vous aurais pas reconnu. Je suis bien aise de vous revoir. Qu'avez-vous fait depuis notre séparation? Vous avez sans doute toujours pratiqué la médecine?

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Cest à quoi, repris-je, j'avais asse« de penchant; maïs de fortes raisons m'en ont empêciié.

Tant pis, reprit Sangrado; avec les principes que vous aviez reçus de moi, vous seriez devenu un habile médecin, pourra que le ciel vous eût fait la grâce de vous préserver de l'amour dangereui de la chimie. Ah ! mon fils, poursuivit-il d*un ton douloureux et déclamateur, quel changement dans la médecine depuis quelques années! Vous m'en voyez surpris et indigné avec raison. On ôte à cet art Fhonneur et la dignité. Cet art, qui dans tous les temps a respecté la vie des hommes^ est présentement en proie à la témérité, à la présomption et à Yimpéritie^; car les faits parlent, et bientôt les pierres crie^ ront contre le brigandage des nouveaux praticiens : lapides clamahunL On voit dans cette ville des médecins, ou soi-disant tels, qui se sont attelés au char de triomphe de l'antimoine : currus triumphalis antimûnii; des échappés de Técole de Paracelse ', des adorateurs du iter mes, des guérisseurs de ha* sard, qui font consister toute la Science de la médecine à savoir préparer des drogues chimiques. Que vous dirai-je? tout est méconnaissable dans leur méthode. La saignée du pied^ par exemple, jadis si rare, est aujourd'hui presque la seule qui soit en Usage. Les purgatifs, autrefois doux et bénins, sont changés en émétiqué et en kermès. Ce n'est plus qu'un chaos où chacun se permet ce qu'il veut, et franchit les bornes de Tordre et de la sagesse que nos premiers maîtres ont posées.

Quelque envie que j'eusse de rire en entendant une si comique déclamation, j'eus la force d'y résister ; je fis plus, je déclamai contre le kermès sans savoir ce que c'était, et donnai au diable à tout hasard ceux qui l'ont inventé. Scipion, remarquant que je m'égayais dans cette scène, y voulut mettre aussi du sien. Monsieur le docteur, dit-il à Sangrado, comme je suis petit-neveu d'un médeciin de la vieille école, qu'il me soit permis de me révolter avec vous contre les remèdes de la chimie. Feu mon grand-oncle, à qui Dieu fasse nûséri-

* Vimpéritie ëlait un mot nouveau, dérivé du latin par les vieux mëdecius, pour earactcriser l'Ignorance et l'inexpérience de leun jeunes confrères. . ' Paracelse était né en Saisse dang le quinzième siècle. 11 attaqua violemment U doctrine de Galien, et changea, en eflet, la fiace de la médecine, par l'usage de l'anli* ■leiiM, du mercu' 3 et de fopiaa.

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