‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 233 sur 296 · LIVRE X, CHAI». X. 6il · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAI». X. 6il

ce trafic assez lucratif^ elle fit la devineresse. C'eit alors ^on vit pleuvoir chez elle les ecus et les pistoles. Mille dupes ^ l'un et de l'autre sexe mirent Mentôt en réputation la Coscolina^ c'est ainsi que se nommait la bohémienne. Il venait tous les jours quelqu'un la prier d'employer pour lui son ministère. Tantôt c'était un neveu indigent qui voulait savoi? quand son oncle, dont il était l'unique héritier, partirait pour l'autre monde; et tantôt c'était une fille qui souhaitait d'apprendre si un cavalier dont elle reconnaissait les soins, et qui lui promettait de l'épouser, lui tiendrait parole ^.

Vous observerez, s'il vous plaît, que les prédictions de ma mère étaient toujours favorables aux personnes à qui elle les faisait. Si par hasard elles s'accomplissaient, à la bonne heure; et si l'on venait lui reprocher que le contraire de ce qu'elle avait prédit était arrivé, elle répondait froidement qu'il fallait s'en prendre au démon, qui, malgré la force des conjurations qu'elle employait pour Tobliger à révéler l'avenir, avait quelquefois la malice de la tromper.

Lorsque, pour l'honneur du métier, ma m^e croyait devoir faire paraître le diable dans ses opérations, c'était Torribio Scipion qui faisait ce personnage, et qui s'en acquittait parfaitement bien, la rudesse de sa voix et la laideur de sob visage lui donnant un air convenable à ce qu'il représentait. Pour peu qu'on fût crédule, on était épouvanté de la figure de mon père. Mais un jour, par malheur, il vint un brutal de capitaine qui voulut voir le diable et qui lui passa son épée au travers du corps*. Le saint office, informé de la mort du diable, envoya ses officiers chez la Coscolina, dont ils se saisirent, aussi bien que de tous ses effets ; et moi, qui n'avais

' L'art des deyincresset était florissanl à Paris pendant tout le dix-«eptième siècle. Le Sage n'esagère pas en parlant des objets sur lesquels on les consultait. Sous Louis XIV, les daines \oulaient surtout savoir si elles pourraient devenir les maîtresses do roi. Il y a des interrogatoires très-curieux à ce sujet, et qui ont ëté trouves dans les papiers de la Bastille. François de Neufcb&teaa en a trànscril on dans lêConsênaisur. Pans, 1800, 2 vol. io-8S

* On sait que pareille aventure est arrivëe, ions la régence, à nne de ces filli^s qu'on nommait ooowlsiouaiiee, eiqvi paaiaiest pour insensiblee aux conps de barre, mux coups d'ëpëe,cle., mu le tombeau da diacre Paris. Un Jeune doc, à qui l'on avait assure qu'il ponvafi, sans aucun ecrupule, s'essayer de toutes ses foraes sur nne de ces aaintes absolument tainilnërables^ eut la simplicilë de eroire à cette assertion, et passa son ëpée tout au travers du oorpe de la malheureuse victime. Ce Ait alors que la police ferma le tombeau de Paris, et qu'il fut défendu de (aire des miracles.

aWn que seft ans, je fus mis ii rhôpital de los Ninos^, Il y jjjferait dans cette maison de charitables ecclésiastiques^ qiii^ DÎai payés pour avoir soin doiréducation des pauvres orphelins, prenaient la peine de leur montrer à lire et à écrire. Ils crurent remarquer que je promettais beaucoup, ce qui fut cause qu'ils me distinguèrent des autres et me choisirent pour faire leurs commissions. Ils m'envoyaient en ville porter leurs lettres; j'allais et venais pour eux, et c'était moi qui répondais leurs messes. Par reconnaissance, ils entreprirent de m'enseigner la langue latine ; mais ils s*y prirent trop rudement, et me traitèrent avec tant de rigueur, malgré les petits services que je leur rendais, que, ne pouvant y résister, je m'échappai un beau jour en faisant une commission; et, bien loin de retourner à l'hôpital, je sortis même de Tolède par le faubourg du côté de Seville.

Quoique j'eusse à peine alors neuf ans accomplis, je sentais déjà le plaisir d'être libre et maître de mes actions. J'étais sans argent et sans pain : n'importe; je n'avais point de leçons à étudier ni de thèmes à composer. Après avoir marché pendant deux heures, mes petites jambes commencèrent à refuser le service. Je n'avais point encore fait de si longs voyages. Il fallut m'arrêter pour me reposer. Je m'assis au pied d'un arbre qui bordait le grand chemin; là, pom* m' amuser, je tirai mon rudiment que j'avais dans ma poche, et le parcourus en badinant; puis, venant à me souvenir des férules et des coups de fouet qu'il m'avait fait recevoir, j'en déchirai les fouilleU, en disant avec colère : Ah ! chien de livre, tu ne me feras plus répandre de pleui's* ! Tandis que j'assouvissais ma vengeance en jonchant autour de moi la terre de déclinaisons et de conjugaisons, il passa par là un ermite à barbe blanche, qui por-

* Des orphelins. [Nino ne veut dire que petit enfant.)

* Image naïve et fidèle du dégoût que donnaient autrefois pour l'étude les rudiments barbares et les méthodes vicieuses employées dans tous les collèges pour renseignement du latin. Les princes de Lorraine, fils du duc Leopold, étaient élevés au collège des jésuites de Pontrà-Mousson ; mais l'enseignement de ce temps les avait rebutés au point que le jeune prince Clément, à qui une très-pauvre femme, vieille, aveugle et estropiée, vint un jour demander l'aumône, lui parlant de sa misère, qu'elle prétendait être la plus grande du monde, répondit vivement à cette infoiiunée : Ek quoi ! ma 6onne, par hasard f apprendriei-vous le latin ? Il ne connaissait pas de Supplice ni de malheur au-ficssus de celui d'étudier son rudiment.

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