LIVRE X, CHAP. X
étoffe, je ne faisais qu'un somme qui durait toute la nuit. Le frère Chrysostome, qui m'avait fait fêle d'un liabiliement d'ermite, m'en fit un lui-même d'une de ses vieilles robes, et me nomma le petit frèie Soi pion. Sitôt que je panis dans les villages sous cet habit d'ordonnance, on me trouva si gentil, que le bourriquet en fut plus chargé. C'était à qui en donnerait davantage au petit frère, tant on prenait plaisir à voir sa figure.
La vie molle et fainéante que je menais avec le vieil ermite ne pouvait déplaire à un garçon de mon âge. Aussi j'y pris tant de goût, que je l'amais toujours continuée, si les Pai-ques qe m'eussent pas filé d'autres jours fort différents; mais la destinée que j'avais à remplir m'arracha bientôt à la mollesse, et me fît quitter le frère Chrysostome de la manière que je vais vous raconter.
Je voyais souvent ce vieillard travailler au coussin qui lui servait d'oreiller; il ne faisait que le découdi'e et le recoudre, et je remarquai un jour qu'il mit de l'argent dedans. Cette observation fut suivie d'un mouvement curieux, que je me pro-^ mi* de satisfaire dès le premier voyage qu'il ferait à Tolède, oil il avait coutume d'aller tout seul une fois la semaine. J'en attendis le jour impatiemment^ sans avoir encore toutefois d'autre dessein que de contenter ma curiosité. Enfin le bonhomme partit, et je défis son oreiller, où je trouvai, parmi la laine qui le remplissait, la valeur peut-être de ciilquante ecus en toutes sortes d'espèces.
Ce trésor apparemment était la reconnaissance des paysan^ que l'ermite avait guéris par ses remèdes, et des paysannes qui avaient eu des enfants par la vertu de ses oraisons. Quoi qu'il en soit, je ne vis pas plutôt que c'était de l'argent que je pouvais impunément m'appropner, que mon naturel bohémien se déclara. Il me prit une envie de le voler, quV)n ne pouvait attribuer qu'à la force du sang qui coulait dans mes veines. Je cédai sans résistance à la tentation ; je serrai l'argent dans un sac de bure où nous mettions nos peignes et nos bonnets de nuit; ensuite, après avoir quitté mon habit d'ermite et repris celui d'orphelin, je m'éloignai de l^ermitage, croyant emporter dans moa sac toutes les richéssed des Indes, . . „
Vous venez d'entendre mon coup d'essai, continua Soi pion, et je ne doute pas que vous ne vous attendiez à une suite de faits de la même nature. Je ne tromperai point votre attente; i*ai encore d'autres pareils exploits à vous conter avant que yea vienne à mes actions louables; mais j'y viendrai, et vous verrez par mon récit qu'un fripon peut fort bien devenir un honnête homme.
Tout enfant que j'étais, je ne fus point assez sot pour reprendre le chemin de Tolède : c'eût été m'exposer au hasard de rencontrer le frère Chrysostome, qui m'aurait fait rendre désagréablement son magot. Je suivis une autre l'ouïe^ qui me conduisit au village de Galves, où je m'aiTêtai dans une hôtj^lerie dont l'hôtesse était une veuve de quarante ans^ qui avait toutes les qualités requises pour bien faire ses petites afiah^es. Cette femme n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur moi, que, jugeant à mon habillement que je devais être un échappé de l'hôpital des Orphelins, elle me demanda qui j'étais et oii j'allais. Je lui répondis qu'ayant perdu mon père et ma mère, je cherchais une condition. Mon enfant, me dit-elle, sais-tu lii'e? Je l'assurai que je lisais, et même que j'écrivais à merveille. Véritablement je formais mes lettres, et je les liais de façon que cela ressemblait un peu à de l'écriture ; et c'en était asfez pour les expéditions d'une taverne de village. Je te retiens donc à mon service , me répliqua l'hôtesse. Tu ne me seras pas inutile; tu tiendras ici le registre de mes dettes actives et passives. Je ne te donnerai point de gages, ajouta-t-elle , attendu qu'il vient dans cette hôtellerie d'honnêtes gens qui n'oublient pas les valets. Tu peux compter sur de bons i>etits profits.
J'acceptai le pai'ti, me réservant, comme vous pouvez croh'e, le droit de changer d'air sitôt que le séjour de Galves cesserait de m'ctre agréable. Dès que je me vis arrêté pour servir dans cette hôtellerie, je me sentis l'esprit travaillé d'une grande inquiétude, et plus j'y pensais, plus ma crainte me semblait bien fondée. Je ne voulais pas qu'on sût que j'avais de l'argent, et j'étais bien en peine de savoir où je le cacherais, ixjur qu'il fût à couvert de toute main étrangère. Je ne connaissais pas encore assez la maison pour me lier aux eudr(»its les plus propres à le receler. Que les richesses causent d'embarras!