LI VUE IL, CHAP. X
j'ëtais dans de continuelles alaimes. Je me déterminai pourtant à mettre mon sac dans un coin de notre grenier où il y avait de la paille; et^^e croyant là plus en sûreté qu'ailleurs^ je me ti^anquillisai autant qu'il me fut possible.
Nous étions ti'ois domestiques dans ùette maison : un gros garçon d'écmie^ une jeune servante de Galice, et moi. Chacun de nous tirait tout ce qu'il pouvait des voyageurs qui s'y aiTêtaicnt. J'attrapais toujours de ces messieurs quelques pièces de menue monnaie, quand j'allais leinr porter le mémoire de leiu* dépense. Ils doniiaient aussi quelque chose au valet d'écurie, pour avoir eu soin de leurs montures; mais pour la Galicienne, qui était l'idole des muletiers qui passaient par là, elle gagnait plus d'écus que nous de maravédis. Je n'avais pas sitôt reçu un sou, que je le portais au grenier pour en grossir mon trésor; et plus je voyais augmenter mon bien, plus je sentais que mon petit cœur s'y attaciiait. Je baisais quelquefois mes espèces; je les contemplais avec un ravissement qui ne peut être compris que par les avares.
L'amour que j'avais pour mon trésor m'obligeait à l'aller visiter trente fois par jour. Je rencontrais souvent sm* l'escalier l'hôtesse, laquelle, étant très-déûante de son naturel^ f\it curieuse un jour de savoir ce qui pouvait à tout moment m'attirer au grenier. Elle y monta et se mit à fui*eter partout, s'imaginant que je cachais peut-être dans ce galetas des choses que je dérobais daus sa maison. Elle n'oublia pas de remuer la paille qui couvrait mon sac, et elle le trouva. Elle l'ouvrit ; et, voyant qu'il y avait dedans des ecus et des pistoles, elle crut ou fit semblant de croire que je lui avais volé cet argent. Elle s'en saisit à bon compte; puis, m'appelant petit misérable, petit coquin, elle ordonna au garçon d'écurie, tout dévoué à ses volontés, de m'appliquer une* cinquantaine de bons coups de fouet; et, après m'avoir si bien fait étriller, elle me mit à la porte, en disant qu'elle ne voulait point souffrir chez elle de fripon. J'eus beau protester que je n'avais point volé l'hôtesse, eUe soutint le contraire, et on la crut plutôt que moi. C'est ainsi que les espèces du frère Chrysostome passèrent des mains d'un voleur dans celles d'une voleuse.
Je pleui^ai la perte de mon argent comme on pleure ta
Ci8 GIL BLAS.
mort d'un (ils .unique ; et si mes larme» ne me firent pas rendre ce que j'avais perdu> elles furent cause du moins que J'excitai la compassion de quelques pef sonnes qui les virent couler, et entre autres du curé de Galves, qui passa près de moi pai* hasard. Il parut touché du triste état où j'étais, et m'emmena au presbytère avec lui. Là, pour gagner ma confiance, ou plutôt pour me tirer les vers du nez, il commença par me plaindre. Que ce pauvre enfant, s'écria-t-il d'un air plein de compassion, est digne de pitié de n'avoir personne qui prenne soin de lui ! Faut-il s'étonner si, livré à liM-même dans un âge si tendre, il a commis ime mauvaise action? Les hommes^ pendant le cours de leur vie, ont bien de la peine à s'en défendre. Ensuite, m'adressant la parole : Mon fils, ajouta-t-il, de quel endroit d'Espagne êtes-vous,et qui sont vos parents? Vous avez l'air d'un garçon de famille. Parlez-nioi confidemment, et comptez que je ne vous abandonnerai point
Le curé, par ce discours politique et charitable, m'engagea insensiblement à lui découvrir toutes mes affaires, ce que je fis avec beaucoup d'ingénuité. Je lui avouai tout, après quoi il me dit : Mon ami^ quoiqu'il ne convienne guère aux ermites de thésauriser, cela ne diminue pas votre faute : en volant le frère Chrifsostome, vous avez toujours péché contre l'article du Decalogue qui défend de dérober; mais ce qui doit vous consoler, c'est que je me charge d'obUger Thôiesse à rendre f argent, et dele faire tenir au frère dans son ermitage ; vous pouvez dès à présenl avoir la. conscience en repos là-dessus. C'était, je vous l'avoue, de quoi je ne m'inquiétais guère. Le curé, qui avait son dessein, n'en demeura pas là. Mon enfant, poursuivit-il, je veux m'intéresser pour vous, et vous procurer mie bonne condition. Je vous enverrai dès demain, par un nmletter, à mon neveu, le chanoine de la cathédrale de Tolède. Il ne refusera pas, à ma prière, de vous recevoir au nombre de ses laquais, qui sont chez lui comme autant de bénéficiers qui vivent grassement du revenu de sa prébende : vous serez là parfaitement bien; c'est une chose dont je puis tous assurer.
Cette assurance fut si consolante pour moi, que je ne songeai plus ni à mon sac, ni aux coups de fouet que j'avais reçus. Je ne m'occtq>ai Tesprit que du plaisii* de vivre en hé-