LIVRE X, CHAP. X
néficier. Le jour suivant, tandis qu'on me faisait déjeuner, il aiTiva, selon les ordres du curé, un nmletier au presbytère avec defux mules bâtées et bridées. On m'aida à monter sur l'une, le muletier s'élança sur l'autre, et nous prîmes la route de Tolède. Mon compagnon de voyage était un homme dé belle humeur, et qui ne demandait qu'à se réjouii- aux dépens du prochain. Mon petit cadet, me dit-il, vous avez un bon ami dans monsieur le curé de Galves. Il vous le tait bien voir. Il ne pouvait vous donnet une meilleure preuve de son affection que de vous placer auprès de son neveu le chanoine, ^e j'ai Thonneur de connaître, et qui sans contredit est la perte de son chapitre. Ce n'est point un de ces dévots dont le visage pâle et maigre prêche la mortification ; c'est une grosse face, un teint fleuri, une raine réjouie, un» vivant qui ne se refuse point au plaisir qui se présente, et qui surtout aime la bonne chère. Vous serez dans sa maison comme un petit coq en pâte.
Le bourreau de muletier, s'apercevant que je l'écoutais avec une grande satisfaction, continua de me vanter le bonheur dont je jouirais quand je serais valet du chanoine. Il ne cessa de m'en parler jusqu'à ce qu'étant arrivés au village d'OMsa, nous nous y arrêtâmes pour faire un peu reposer nos mules. Là, par le plus grand bonheur du monde pour moi, j'appris qu'on me trompait. Voici de quelle feçon je fi* cette découverte. Le muletier, allant et venant dans l'hdléllerie, laissa tomber par hasard de sa poche un papier que j'eus l'adresse de ramasser sans qu'il y prît garde, et que je trouvai moyen de lire pendant qu'il était à l'écurie. C'était une lettre adressée aux prêtres de l'hôpital des Orphelins, et conçue dans ces termes : « Messieurs, j'ai cru que la charité » m'obligeait à remettre entre vos mains un petit fripon qui » s'est échappé de votre hôpital 5 il me paraît avoir de Tes- » prit, et mériter que vous ayez la bonté de le tenir enfermé » chez vous. Je ne doute point qu'à force de corrections vous » n'en fassiez un garçon raisonnable. Que Dieu conserve vos » pieuses et charitables seigneuries. Le curé de Galves. »
Lorsque j'eus achevé de lire cette lettre, qui m'apprenait les bonnes intentions de monsieur le curé, je ne demeurai pas incertain du parti que j'avais à prendre : sortir de l'hôlellerie et gagner les bords du Tage à plus d'une Ueue de ià^
fut l'ouvrage d'un moment. La crainte me prêta des ailes poor fuir les prêtres de l'hôpital des Orphelins, où je ne voulais point absolument retourner, tant j'étais dégoûté de la maaière dont on y enseignait le latin. J'entrai dans Tolède aussi gaiement que si j'eusse su où aller boire et manger. Il est vrai que c'est une ville de bénédiction, et dans laquelle un homme d'esprit réduit à vivre aux dépens d'autrui ne saurait mourir de faim. Mais j'étais encore bien jeune pom* pouvoir me promettre de trouver moyen d'y subsister; néanmoins la fortune me favorisa. Je fus à peine dans la grande place qu'un cavalier bien vêtu, auprès de qui je passai, me retint par le bras et me dit : Petit garçon, veux-tu me servir? je serais bien aise d'avoir un laquais tel que toi. Et moi, lui répondisje, un maître comme vous. Cela étant, repiit-il, tu es à moi dès ce moment, et tu n'as qu'à me suivre. Ce que je fis sans répliquer.
Ce cavalier, qui pouvait avoir trente ans, se nommait don Abel ; il logeait dans un hôtel garni, où il occupait un assez bel appartement. C'était un joueur de profession; et voici de quelle sorte nous vivions ensemble : le matin je lui hachais du tabac pour fumer cinq ou six pipes ; je lui nettoyais ses habits, et j'allais lui chercher un barbier pour le raser et lui redresser sa moustache ; après quoi il sortait pour courir les tripots, d'où il ne revenait au logis qu'entre onze heures et minuit. Mais tous les matins, avant que de sortir, il avait soin de tirer de sa poche trois réaux qu'il me donnait à dépenser par jour, me laissant la liberté de faire ce qu'il me plairait jusqu'à dix heures du soir : pourvu que je fusse à l'hôtel quand il y rentrait, il était fort content de moi. 11 me fit faire un pourpoint et un haut-de-chausses de livrée, avec quoi j'avais tout l'air d'un petit commissionnaire de coquettes. Je m'accommodais bien de ma condition, et certainement je n'en pouvais trouver une plus convenable à mon humeur.
Il y avait déjà près d'un mois que je menais une vie si heureuse, lorsque mon patron me demanda si j'étais satisfait de lui ; et, sur la réponse que je iis qu'on ne pouvait l'être davantage : Hé bien, reprit-il, nous partirons donc demain pour Seville, où mes aflaires m'appellent. Tu ne seras pas fâché de voir cette capitale do l'Andalousie. Qui n'a pas vu