‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 238 sur 296 · LIVRE X, CIIAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE X, CIIAP. X

Sèvill£, dit le proverbe, n'a rien vu. Je lui témoignai que j'étais prêt à le suivre partout. Dès le même jour le messager de Seville vint prendre, à Fliôtel garni, un grand coffre où étaient toutes les nippes do, mon maître, et le lendemain nous partîmes iwur TAndalousie.

Le seigneur don Abel était si heureux au jeu, qu'il ne peidait que quand il voulait ; ce qui Tobligeait à changer souvent de lieu pour se dérober au ressentiment des dupes, et ce qui était la cause de notre voyage. Étant arrivés à Seville, nous prîmes un logement dans un hôtel garni auprès de la porte de Cordoue, et nous recommençâmes à vivre comme à Tolède. Mais mon patron trouva de la différence entre ces deux villes. Il rencontra des joueurs qui jouaient aussi heureusement que lui dans les tripots de Seville ; de sorte qu'il en levenait quelquefois fort chagrin. Un matin qu'il était encore de mauvaise humeur d'avoir perdu cent pistoles le jour précédent, il me démanda pourquoi je n'avais pas porté son linge sale chez une dame qui avait soin de le blanchir et de le parfumer. Je répondis que je ne m'en étais pas souvenu. Lu-dessus, se mettant en colère, il m'appliqua sur le visage une demi-douzaine de Sbufflets si rudement, qu'il me fit voir plus de liunières qu'il n*y en avait dans le temple de Salomon. Tenez, petit malheureux, me dit-il, voilà pour >'ou.s apprendre à devenir attentif à vos devoirs. Faudra-t-il donc que je sois après vous sans cesse pour vous avertir de ce que vous avez à faire? Pourquoi n'êtes-vous pas aussi habile à seiTir qu'à manger? Ne sauriez-vous, puisque vous n'êtes pas une bête, prévenir mes ordres et mes besoins? A ces mots il sortit de son appartement^ où il me laissa trèsmortifié d'avoii* reçu des soufflets pour une faute si légère, et bien résolu d'en tirer vengeance, si l'occasion s'en présentait.

Je ne sais quelle aventure lui arriva peu de temps après dans un tripot; mais un soir il revint fort échauffé. Scipion^ me dit-il, j'ai résolu d'aller en Italie, et je dois m'embarquer après-demain bur im vaisseau qui s'en retourne à Gênes. J'ai mes raisons pour faire ce voyage ; je crois que tu voudras bien m'accompagner, et profiter d'une si belle occasion de \oir le plus charmant pays quMl y ait au monde. Je fis réponse que je ne demandais pas uiieux; je téuioignai môaie

de rimpatience de -voir ritalie, mais en même temps je me promis bien de disparaître au moment qu'il faudrait partir. Je mlmaginais par là me venger de mon maître^ et je trouvais ce projet très-ingénieux. J'en étais si, content, que je ne pus m'empêcher de le communiquer à un vaillant * de profession que je rencontrai dans la rue. Depuis que j'étais à Seville, j'avais fait quelques mauvaises connaissances, et principalement celle-là. Je lui contai de quelle manière et pourquoi j'avais été soui'fleté, ensuite je lui dis le dessein que j'avais de quitter don Abel lorsqu'il serait prêt à s'embarqu^er, «t je lui demandai ce qu'il pensait de ma résolution.

Le brave fronça les sourcils en m'écoutant, et releva le» crocs de sa moustache ; puis, blâfmant gravement mon maître : Petit bonhomme, me dit-il, vous êtes un garçx)n déshonoré pour jamais, si vous vous en tenez à la frivole vengeance que vous méditez. 11 ne suffit pas de laisser don Abel partir tout féul, ce ne serait point assez le punir; il faut proportionner le châtiment à l'outrage. Il n'y a point à balancer, enlevonslui ses bardes et son argent, que nous partagerons eh frères s^rès son départ. Quoique j'eusse un penchant naturel à dérober, je fus effrayé de la proposition d'un vol de cette importance.

Cependant l'archifripon qui me la faisait ne laissa pas de me persuader; et voici quel fut le succès de noti-e entreprise. Le brave, qui était un honune grand et robuste, vint le lendemain siu- la fin du jour me trouver à l'hôtel garni. Je lui montrai le coftre où mon maître avait déjà serré ses nippes, et je lui demandai s'il pouriait lui seul porter un çofù'e.si pesant. Si pesant ! me dit-il; apprenez^que lorsqu'il s'agit d'enlever le bien d'autrui, j'empoiterais l'arche de Noé. En achevant ces paroles, il s'approcha du coffre, le mit sans peine sur ses épaules, et descendit l'escalier d'un pas léger. Je le suivis du même pas; et nous étions près d'enfiler la porte de la rue, quand don Abel, que son heureuse étoile amena là si à propos pour lui, se présenta tout à coup devant nous.

Où vas-tu avec ce coffre? me dit-il. Je fus si troublé, que je demeurai muet; et le brave, voyant le coup manqué, jeta le coffre à terre, et prit la fuite pour éviter les éclaircisse-

* fttiiente, v«iHantj brate, coamgeax,

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