‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 239 sur 296 · LIVRE t, CHAP. X · texte numérisé non relu

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mepts. Où vas-tu donc avec ce coffre? me dit mon maître pour la seconde fois. Monsiftiu", lui répondis-je plus mort que vif, je vais le faire porter au vaisseau sur lequel vous devez demain vous embarquer pour l'Italie. Eh ! sais- tu, me répliqua-t-il, sur quel vaisseau je dois faire ce voyage? ^on, monsieur, lui repartis-je, mais qui a langue va à Rome : je m'en serais informé sur le port, et quelqu'un me l'aurait appris. A cette réponse, qui lui fut suspecte, il me lança un regard furieux. Je crus qu'il m'allait encore souffleter. Qui vous a commandé, s'écria-t-il, de faire emporter mon coffre hors de cet hôtel? C'est vous-même, lui dis-je. Qui, moi? répondit-il avec surprise, je t'ai donné cet ordre? Assurément, repris-je; souvenez-vous du reproche que vous me fîtes il y a quelques jours. Ne me dites-vous pas, en me maltraitant, que vous vouliez que je prévinsse vos ordres, et fisse de mon chef ce quil y aurait à faire pour votre service ? Or, pour me régler làdessus, je faisais porter votre coffre au vaisseau. Alors le joueur, remarquant que j'avais plus de malice qu'il n'avait cru, me dit, en me donnant mon congé d'un air froid : Allez, monsieur Scipion, que le ciel vous conduise ! vous avez trop d'esprit pour votre âge. Je n'aime point jouer avec des gens qui ont tantôt une carte de plus et tantôt une carte de moins. Otez-vous de devant mes yeux, ajouta-t-il en changeant de ton, de peur que je ne vous fasse chanter sans solfier.

Je lui épargnai la peine de me dire deux fois de me retirer. Je m'éloignai de lui dans le moment, mourant de peur qu'il ne me fit quitter mon habit, qu'heureusement il me laissa. Je marchais le long des rues en rêvant où je pourrais, avec deux réaux que j'avais jpour tout bien, aller gîter. J'arrivai à la porte de l'archevêché; et, comme on travaillait alors au souper de monseigneur , il sortait des cuisines une agréable odeur qui se faisait sentir une lieue à la ronde. Peste! dis-je en moi-même, je m'accommoderais volontiers de quelqu'un de ces ragoûts qui prennent au nez ; je me contenterais même d'y tremper les quatre doigts et le pouce. Mais quoi ! ne puis-je imaginer un moyen de goûter de ces bonnes viandes dont je ne fais que hunier la fumée? Pourquoi non? cela ne paraît p:is impossible. Je m'échaufiai l'imagination là-dessus; et, à force de rêver, il me vint dans l'esprit une luse que j'em-

ployai sur-le-champ, et qiii réussit. J'entrai dans la cour du palais archiépiscopal, en courant vers les cuisines, et en criant de toute ma force : Au secours l au secours! comme si quelqu'un m'eût poursuivi pour m 'assassiner.

A mes cris redoublés, maître Diego, le cuisinier de l'archevêque, accourut avec trois ou quatre marmitons pour en savoir la cause ; et, ne voyant personne que moi, il me demanda pour quel sujet je ciîais si fort. Ah ! seigneur, lui répondis-je en faisant toutes les démonsb*ations d'un homme épouvanté, par saint Polycarpe, sauvez-moi, je vous prie, de la fureur d'un spadassin qui veut me tuer. Où est-il donc, ce spadassin? s'écria Diego. Vous êtes tout seul de votre compagnie, et je ne vois pas im chat à vos trousses. Allez, mon enfant, rassurez-vous; c'est apparemment quelqu'un qui a voulu vous faire peur pour se divertir, et qui a bien fait de ne pas vous suivre dans ce palais, car nous lui aurions pour le moins coupé les oreilles. Non, non, dis-je au cuisinier, ce n'est pas pour rire qu'il m'a poursuivi. C'est un grand pendai'd qui voulait me dépouiller, et je suis sûr qu'il m'attend dans la rue. Il vous y attendra donc longtemps, reprit-il, puisque vous demeurerez ici jusqu'à demain. Vous y souperez et coucherez avec nos marmitons, qui vous feront faire bonne chère.

Je fus transporté de joie quand j'entendis ces dernières paroles; et ce fut pour moi un spectacle ravissant lorsque, ayant été conduit par maître Diego dans les cuisines, j'y vis les préparatifs pour le souper de monseigneur. Je comptai jusqu'à quinze personnes qui en étaient occupées; mais je ne pus nombrer les mets qui s'offrirent à ma vue, tant la Providence avait soin d'en pourvoir l'archevêché ! Ce fut aid's que, respirant à plein nez la fumée deS ragoûts que je n'avais sentis que de loin, j'appris à connaître la sensualité. J'eus l'honneur de souper et de coucher avec les marmitons, qui véritablement me régalèrent, et dont je gagnai si bien l'amitié, que le jour suivant, lorsque j'allai remercier maître Diego de m'avoir donné si généreusement un asile, il me dit : Nos garçons de cuisine m'ont témoigné tous qu'ils seraient ravis de vous avoir pour camarade, tant ils trouvent à leur gré votre humeur. De votre côté, seriez-vous bien aise d'être leur compagnon ? Je répondis que si j'avais ce bonheur-là, je me

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