‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 240 sur 296 · LIVRE X y CMAl». K. ' 62S · texte numérisé non relu

LIVRE X y CMAl». K. ' 62S

croirais au coml)]e de mes vœur. Si cela est, reprit-il, mon ami, regard ez-^'ous de? à présent comme on officier de Tarchevêché. A ces mots, il me conduisit et me présenta au majordome, qui, sur mon air éveillé, me jugea digne d'être i^eçu parmi les fouiHe-au-pot.

Je ne fus pas plutôt en possession dTun emploi si honorable, que maître Diego, suivant Tusage des cuisiniers des grandes maisons, qui envoient secrètement des viandes à leurs mignonnes, me choisit pour porter chez une dame du voisinage, tantôt des longes de veau, et tantôt de la volaille ou du gibier. Cette bonne dame était une veuve de trente ans tout au plus, très-jolie, très-vive, qui avait tout l'air de n'être pas exactement fidèle à son cuisinier. Cependant il ne se contentait pas de lui fournir de la viande, du pain^ du sucre et de rhuile ; il faisait aussi sa provision de vin^ et tout cela aux dépens de monseigneur Faixhevêque.

J'achevai de me dégourdir dans le palais de Sa Grandeur, où je fis un tour assez plaisant, et dont on parle encore aujourd'hui dans Seville. Les pages et quelques autres domestiques, pour célébrer l'anniversaire de monseigneur, s'avisèrent de vouloir représenter une coqiédie. Ils choisirent celle de Benavides ^ ; et, comme il leur fallait un garçon de mon âge pour faire le rôle du jeune roi de Léon, ils jetèrent les yeux sur moi. Le majordome;, qui se piquait de déclamation, se chargea de ra'exercer; et, après m'avoir donné quelques leçons, il assura que je ne serais pas celui qui s'en acquitterait lé plus maL Comme c'était le patron qui faisait la dépense de la fête, vous vous imaginez bien qu'on n'épargna rien pour la rendre magnifique. On construisit dans la plus grande salle du palais un théâtre qui fut bien^décoré. On fit dans les ailes un lit de gazon, sur lequel je devais paraître endormi, quand les Maures viendraient se jeter sur moi pour me faire prisonnier. Lors^e les acteurs furent en état de représenter la pièce, l'archevêque fixa le jour de la représentation, et se fit un plaisir de prier les seigneurs et les da!mes les plus considérables de la ville de s'y trouver.

Ce jour venu, chaque acteur ne s'occupa que de son habil-

* C'est uo Biijet tiré de l'histoire d'Espagne et de la descendance d'an Alphonse, roi deCasUlle.

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lement. Pour le mien, il me fut apporté par ua tailleur d^ compagne de notre majordome^ qui, s'étant donné la peina de me faire répéter mon rôle, se faisait un devoir de me voir halMller. Le tailleur me revêtit d'une riche robe de velcfurs bleu, garnie de galons et de boutons d'or, avec des manche» penciantes, ornées dé franges du même métal; et le majordome Im-même me posa sur la tête une couronne de cartoiv piFsemée de quantité de perles fines mêlées de faux diamants» Ite'plus, ils me mirent une ceinture de soie couleur de rosea fleurs d'argent; et à chaque chose dont ils me paraient, il me semblait qu'ils me prêtaient des ailes pour m'envoler et m'en aller. Enfin, la comédie commença sur la fin du jour, te jeune roi de Léon parait d'abord dans la pièce, et fait un long monologue; comme c'était moi qui faisais ce personnage» j^vris la scène piar une tirade de vers qui aboutissait à dire que, ne pouvant me défendre des charmes du sonuneil, j'allai» xn'y abandonner. En même temps je me retirai dans les coulisses, et m^ jetai sur le lit de gazon qui m'y avait été préparé; naais, au lieu de m'y endormir, je me mis à rêver au moyen de pouvoir gagner la rue,, et me sauver avec mes har Ut» royafix. Un petit escalier dérobé, par où l'on descendait sous le théâtre et dans la salle,^ me parut propre à l'exéçuh tîoii de mon dessein. Je me levai légèrement, et, voyant que personne ne pi'enait garde à moi, j'enfilai cet escalier, qui me conduisit dans la salle, dont je gagnai la porte en criant : Place, place, je vais changer d'habit. Chacun se rangea pour me laisser passer; de sorte qu'en moins d'une minute je sortis impunément du palais à la faveur de la nuit, et me rendis à la maison du vaillant, mon ami.

Il fut dans le dernier étonnement de me voir vêtu comme j'étais. Je le mis au fait, et il en rit de tout son cœur. Puis, m'embrassant avec d'autant plus de joie qu'il se flattait de la douce espérance d'avoir part aux dépouilles du roi de Léon, il me félicita d'avoir fait un si beau coup, et me dit que, si je ne me démentais pas dans la suite, je ferais un jour du bruit dans le monde pai* mon esprit. Après nous être égayés tous deux et bien épanoui la rate, je dis au brave : Que feronsnous de ce riche habillement ? Que cela ne vous embarrasse point, me répondit-il. Je connais un honnête fripier qui, sans

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