‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 241 sur 296 · LIVRE X, G»AP. X. J · texte numérisé non relu

LIVRE X, G»AP. X. J

témoigner la moindre curiosité, achète tout ce qu'on.veut lui Vendre, pourvu qu'il y trouve bien son ccHnpte. lïemain matin j'irai le chercher, et je vous ramènerai ici. En efl'et, le jour suivant, le brave sortit de grand matia de sa chambre, où il me laissa au lit, et revint deux heures après avec le fripier, qui portait un paquet de toile jaune. Mon ami, me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagnez de Ségovie, fripier plein d'honneur et de bonne foi, s'il en fut jamais, et qui, nmlgré le mauvais exemple que ses conù*ères lui donnent, se pique de la plus scrupuleuse intégrité. Il va vous dire au juste ce que vaut l'habillement dont vous voulez vous défaire, et vous pourrez vous en tenir à son estimation. Oh ! pour cela oui, dit le fripier. Il faudrait que je fusse un grand misérable pour priser une chose au-dessous de sa valeur. C'est ce qu'on ne m'a point encore reproché. Dieu merci, et ce qu'on ne reprochera jamais à Ybagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta-t-il> les bardes que vous avez envie de vendre ; je vous dirai en conscience ce qu'elles valent. Les voici, lui dit le brave en les lui montrant; convenez que rien n'est plus magnifique; remarquez la beauté de ce velours de Gênes, et la richesse de cette garniture. J'en suis enchanté, répondit le fripier après avoir examiné l'habit avec beaucoup d'attention; rien n'est plus beau. Et que pensez-vous des perles fines qui sont à cette couronne ? reprit mon ami. Si elles étaient plus rondes, repartit Ybagnez, elles seraient inestimables ; cependant, telles qu'elles sont, je les trouve fort belles, et j'en suis aussi content que du reste. J'en demeure d'accord, continua-t-il, et j'aime à rendre justice. Un fourbe de fripier, à ma place, affecterait * de mépriser la marchandise pour l'avoir à vil prix, et n'aurait pas honte d'en offrir vingt pistoles ; mais moi, qui ai de la morale, j'en donnerai quarante.

Quand Ybagnez aurait dit cent, il n'eût pas encore été un juste estimateur, puisque les perles seules en valaient bien deux cents. Le brave, qui s'entendait avec lui, me dit : Voyez le bonheur que vous avez d'être lombé entre les mains d'un honnête homme. Le seigneur Ybagnez apprécie les choses comme s'il était à l'article de la mort. Cela est vrai, dit le fripier; aussi n'y a-t-il pas une obole à rabattre ou à augmenter avec moi. Eh bien! ajouta-t-il, est-ce une affaire finie?

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n^y a-t-il qu'«^ vous compter l'cspèœ? Attendez , lui répondit le brave, il faut auparavant que mon petit ami essaye l'hal»! que je vous ai fait apporter ici pour lui ; je suis bien trompé s'il n'est pas convenable à sa taille. Alors le ùipier, ayant détail son paquet, me montra un pourpoint avec un haut-dechausses d'un beau drap musc avec des boutons d'argent, le tout à demi usé. Je me levai pour essayer cet habillement^ lequel, quoique trop large et trop long, parut à ces messijsurs fait exprès pour moi. Ybagnez le prisa dix pistoles, et, comme il n*y avait rien à rabattre avec lui, il fallut' en passer pai* là.' De sorte qu'il tira de sa bourse trente pistoles, qu'il étala sur la table; après quoi il fit un autre paquet de ma robe royale et de ma couronne, qu'il emporta, s'applaudissant sans doute en lui-même d'avoir si bien commencé la journée.

Lorsqu'il fut sorti, le vaillant me dit : Je suis très-satisfait de ce fripier. 11 avait bien raison de l'être; car je suis sûi* qu'il lira de lui pour le moins une centaine de pistoles de bénéfice. Mais il ne se contenta point de cela, il prit sans façon la moitié de l'aident qui était sur la table, et me laissa l'autre en me disant : Mon petit ami Scipion, avec ces quinze pistoles qui vous restent, je vous conseille de sortir incessamment de cette ville, où vous jugez bien qu'on ne manquera pas de vous chercher par ordre de monseigneur l'archevêque. Je serais au désespoir qu'après vous être signalé par une action qui fera honneur à votre histoire, vous vous fissiez sottement mettre en prison. Je lui répondis que j'avais bien résolu de m'éloigner de Seville : comme en effet, après avoir acheté mi chapeau et quelques chemises, je gagnai la vaste et délicieuse campagne qui conduit, entre des vignes et des oliviers, à l'ancienne cité de Carmonne*; et trois jours après j'arrivai à Cordoue.

J'allai loger dans une hôtellerie à l'entrée de la grande place où demeurent les marchands. Je me donnai pour un enfant de famille de Tolède qui voyageait pour son plaisir ; j'étais assez proprement vêtu pour le faire croire, et quelques pistoles que j'affectai de laisser voir comme par hasard à l'hôte achevèrent de le persuader. Peut-être aussi que ma grande jeunesse lui fit penser que je pouvais être quelque petit liber-

'Garnioune e»l uuc |iclUe ville de rAudalousie.

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tin qui courait le pays api*ès a^ioir vole ses parents. Quoi qu'il en soit, il ne parut point curieux d'en savoir plus que ]e ne lui en disais^ de peui* apparemment que sa curiosité ne m'obligeât à changer de logement. Pour six rcaux par jom* on était bien dans cette hôtellerie, où il y avait beaucoup de monde ordinairement. Je comptai le soir au souper jusqu'à douze pei*sonnes à table. Ce qu'il y a de plaisant , c'est que chacun mangeait sans rien dire, à la. réserve d'un seul homme, qui^ parlant sans cesse à tort et à travel's, compensait par son babil le silence des autres. Il faisait le bel esprit, débitait des contes, et s'efforçait, par des bons mots, de réjouir la compagnie, qui de temps en temps éclatait de rire^ moins à la vente pour applaudir à ses saillies que pour s'en moquer.

Pour moi, je faisais si peu d'attention aux discours de cet original, que je me serais levé de table sans pouvoir rendre compte de ce qu'il avait dit, s'il n'eût ti*ouvé moyen de in'intéresser dans ses discours. Messieurs, s'écria-t-il sur la fin du repas, tout ce que je vous ai dit n'est rien en<x)mparaison de ce que je vais vous dire; je vous garde pour la bonne bouche une histoire des plus divertissantes, une aventure arrivée ces jours passés à Tai'chevêché de Seville. Je la tiens d'un bachelier de ma connaissance, qui en a, dit-il, été témoin. Ces paroles me causèrent quelque émotion; je ne doutai point que cette aventure ne fût la mienne, et je n'y fus pas trompé. Ce personnage en fit un récit fidèle, et m'apprit même ce que j'ignorais, c'est-à-dire ce qui s'était passé dans la salle après mon dépail : je vais vous le raconter.

A peine eus-je pris la fuite que les Maures, qui, suivant l'ordre de la pièce qu'on représentait, devaient m'enlever, parurent sur la scène, dans le dessein de venir me surprendre sur le lit de gazon où ils me croyaient endormi; mais quand ils voulurent se jeter sur le roi de Léon, ils furent bien étonnés de ne trouver ni roi ni ix)C*. Aussitôt la comédie fut interrompue. Voilà tous les acteurs en peine : les uns m'appellent, les autres me font chercher ; celui-ci crîe, celui-là me donne à tous les diables. L'archevêque, apercevant que le ti'ouble et la confusion régnaient derrière le théâtre, en demanda la

' Teniiu du Jeu d'ecbecs. Le roc esi une pièce qa'eu a|ipelle autrement U Ittut* Oa dH uivme roquer, niéltre le roc auprès du roi, qu'où passe par derrière.

pourvu que mon maître u'cût point de reproche h me foire.

Après avoir remercié le religieux des bontés qu'il avait pour moi, je sortis du monastère avec le mendiant, qui me dit que le seigneur Baltazar Velasquez était un vieux marchand de drap9 un homme riche, simple et débonnaire. Je ne doute pas, ajouta-t-il, que vous ne soyez parfaitement bien dans sa maison, qu'à votre place je préférerais à une maison de qualité. Je m'informai de la demeure du bourgeois, et je m'y rendis sur-le-champ, après avoir promis au gueux de reconnaître ses bons offices sitôt que j'aui*ais pris racine dans ma condition. J'entrai dans une boutique où deux jeunes garçons marchands, proprement vêtus, se promenaient en long et en lai*ge, et faisaient les agréables en attendant la pratique. Je leur demandai si le maître y était, et leur dis que j'avais à lui parler de la part du père Alexis. A ce nom respectable on me fit passer dans une arrière-boutique, où le marchand feuilletait un gros registre qui était sur un bureau. Je le saluai respectueusement. Seigneur, lui dis-je, vous voyez le jeune homme que le révérend père Alexis vous a proposé pour J^EU^uais. Ah ! mon enfant, me répondit-il, sois le bienvenu. Il suffit que tu me sois envoyé par ce saint homme; je te reçois à mon service préférablement à trois ou quatre laquais «^u'on ine veut donner. C'est une affaire décidée; tes gages courent dès ce jour.

Je n'eus pas besoin d'être longtemps chez ce bourgeois pour m'apercevoir qu'il était tel qu'on me l'avait dépeint. 11 me parut même d'une si grande simplicité, que je ne pus m' empêcher de penser que j'aurais bien de la peine à m'abslenir de lui jouer quelque tour. Il était veuf depuis quatre années, et il avait deux enfants, un garçon qui achevait son cinquième lustre, et une fille qui commençait son troisième. La fille, élevée par une duègne sévère, et dirigée par le père Alexis, marchait dans le sentier de la vertu; mais Gaspard Velasquez, son frère, quoiqu'on n'eût rien épargné pour en faire un honnête homme, avait tous les vices d'un jeune libertin. 11 passait quelquefois des deux ou trois jours hors du logis ; et si, à son retour, son père s'avisait de lui en faire des reproches, Gaspard lui imposait silence en le prônant sur un ton plus haut que le sien.

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