‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 242 sur 296 · LIVRE r, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE r, CHAP. XI

Scipion^ me dit un jour le vieillard, j'ai un ûls qui fait toute ma peine. Il est plongé dans toutes sortes de débauches : cela m'étonne, car son éducation n'a pas été négligée. Je lui ai donné de bons maîtres; et le père Alexis, mon ami, a fait tous ses efforts pour le mettre dans le bon chemin ; mais, hélas ! il n'a pu en venir à bout : Gaspard s'est jeté dans le libertinage. Tu me diras peut-être que je l'ai traité avec trop de douceur dans sa puberté, et que c'est cela qui l'a perdu. Mais non, il a été châtié quand j'ai jugé à propos d'user de riguem*; car, tout débonnah*e que je suis, je ne laisse pas d'avoir de la fermelé dans les occasions qui en demandent. Je l'ai même fait enfermer dans une maison de force, et il n'en est devenu que plus méchant. En im mot, c'est un de ces mauvais sujets ((ue le bon exemple, les remontrances et ks châtiments inO'mes ne sauraient corriger. Il n'y a que le ciel qui puisse la ire ce miracle.

Si je ne fus pas fort touché de la douleur de ce malheureux père, du moins je fis semblant de l'être. Que je vous plains, monsiem-! lui dis-je. Un homme de bien comme vous méritait d'avoir un meilleur fils. Que veux-tu, mon enfant? me répondit-il. Dieu m'a voulu priver de cette consolation. Entre les sujets que Gaspard me donne de me plaindre de lui, poursuivit-il, je te dhai confidemment qu'il y en a un qui me cause beaucoup d'inquiétude : c'est l'envie qu'il a de me voler, et qu'il ne trouve que trop souvent moyen de satisfaue, malgré ma vigilance. Le laquais à qui tu succèdes s'entendait avec lui, et c'est pour cela que j'ai chassé ce domestique. Poui' toi, je compte que tu ne te laisseras pas corrompre par nïon fils. Tu épouseras mes intérêts; je ne doute pas que le père Alexis ne te l'ait bieA recommandé. Je vous en réponds, lui dis-je; Sa Révérence m'a exhorté pendant une heure à n'avoir en vue que votre bien; mais je puis vous assm'er que je n'avais pas besoin pom* cela de son exhortation. Je me sens disposé à vous servir fidèlement, et je vous promets enfin un zèle à toute épreuve.

Qui n'entend qu'une partie n'entend rien. Le jeune Velasquez, petit-maître en diable, jugeant à ma physionomie que je ne serais pas plus difficile à séduire que mon prédécessem*, m'dttii'a dans un endroit écailé, et me pai*la dans ces termes *.

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Écoute, mon cher, je suis persuadé que mon père t'a chargé 4e m'espionner; il n'^ a pas manqué ; mais prends-y garde, je t'en avertis, cet emploi n'est pas sans désagrément. Si je viens à m'apercevoir que tu m'observes, je te ferai mourir sous le bâton; au lieu que si tu veux m'aider à tromper mon pèi'e, tu peux tout attendre de ma reconnaissance. Faut4i te parler plus clairement ? tu auras ta part dans les coups de filet que nous ferons ensemble. Tu n'as qu'à choisir : déclaretoi dans le moment pour le père ou pour le fils; point de quù'ticr.

Monsieur, lui répondls-je, vous me serrez furieusement le bouton ; je vois bien que je ne pourrai me défendre de me ranger de votre parti, quoique dans le fond je me sente de la répugnance à trahir le seigneur Velasquez. Tu ne dois t*en faire aucun scrupule, reprit Gaspard ; c'est un vieil av€u*e qui voudrait encore me mener à la lisière ; un vilain qui me refuse mon nécessaire, en refusant de fournir à mes plaisirs, car les plaisirs sont des besoins à vingt-cinq ans. C'est dans ce point de vue qull faut que tu regardes mon père. Voilà qui est fini, monsieur, lui dis-je, il n'y a pas moyen de tenir contre un si juste sujet de plainte. Je me déclare pour vous, et je m'offre à vous seconder dans vos louables entreprises ; mais cachons bien tous deux notre inteUigence, de peur qu'on ne mette à la porte votre fidèle adjoint. Vous ne ferez point mal, ce me semble, d'afl'ecter de me haïr : parlez-moi brulalement devant tout le monde; ne mesurez pas les termes. Quelques soufflets même et quelques coups de pied au cul ne gâteront rien ; au contraire, plus vous me donnerez de marques d'aversion, plus le seigneur Baltazar aura de confiance en moi. De mon côté, je ferai semblant d'éviter votre conversation. En vous servant à table, je paraîtrai ne m'en acquitter qu'à regret; et, quand je m'entretiendrai de votre seigneurie, ne trouvez pas mauvais que je dise pis que pendre de vous. Vous verrez que tout le monde au logis sera la dupe de cette conduite, et qu'on nous croira tous deux ennemis mortels.

Vive Dieu ! s'écria le jeune Velasquez à ces dernières paroles, je t'admire, mon ami ; lu fais paraître à ton âge un génie étonnant pom' l'intrigue : j'en conçois pour moi le plus heureux présage. Jl 'espère qu'avec le secours de ton esprit je

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