LIVRE X, G.HAF. tt
ne hdiserai pas une pistole à mon père. Vous me faites trop d'honneur, lui dis-je, de tant compter sur mon industrie. Je ferai mon possible pour justitier la bonne opinion que tous en avez; et si je ne puis y réussir, ce ne sera pas ma faute.
Je ne tardai guère à .fjure connaître à Gaspard que J'étais effectivement l'homme qull lui fallait ; et voici quel fut le premier service que je lui rendis. Le coffre-fort de Baltazar était dans la chambre de ce bonhomme, à la ruelle de son lit, et lui servait de prie-Dieu. Toutes les fois que je le regai*dâûs, il me r^ouissait la vue, et je lui disais souvent en moimême : Gofire-fort, mon ami, seras-tu toujours fermé pour moi? n'aurai-je jamais le plaisir de contempler le trésor que tu recèles? Comme j'allais quand il me plaisait dans la ehaoH bre, dont Feutrée n^'était interdite qu'à Gaspard, il arriva un jmur que j'aperçus son père, qui, croyant n'être vu de personne, après avoir ouvert et refermé son coffre-fort, en cacha la clef derrière une tapisserie. Je remarquai bien l'endroit,, et fis part de cette dccouverte à mon jeune maître, qui me dit en m'embrassant de joie : Ah l mon cher Scipion, que viens-tu de m'apprendre? Notre fortune est faite,^mon enfant. Je te donnerai dès aigourd hui de la cire, tu prendras Tempreinte de la def, et tu me la remettras entre les mains. Je n'aurai pas de peine à trouver un serrurier obligeant dans Cordoue, qui n'est pas la ville d'Espagne où il y a le moins de fripons.
Eh ! poiu*quoi, dis-je à Gaspard, voulex-vous faire flaire une fausse clef, quand nous pouvons nous servir de la véritable? Tu as raison, me répondit-il ; mais je crains que mon père, par défiance ou autrement, ne s'avise de la cacher ailleurs, et le plus sûr est d'en avoir une qui soit à nous. J'approuvai sa crainte, et, me rendant à son sentiment, je me prépaiai à prendre l'empreinte de la def ; ce qui fut exécuté un beau matin, tandis que mon vieux patron faisait une visite au père Alexis, avec lequel il avait ordinairement de fort longs entretiens. Je n'en demeurai pas là : je me servis de la clef pour ouvrir le cofîie-fort, qui, se trouvant rempli de grands et de petits sacs, me jeta dans un embarras charmant* Je ne savais lequel choisir, tant je me sentais d'affection pour les uns et pour les autres; néanmcÂns, comnae la peur d'être surpris ne
inc pci'mcttait pas de faire un long examen, je me saisis à tout hasard d'un des plus gros. Ensuite^ ayant refermé le coffre et remis la clef derrière la tapisserie^ je sortis de la chambre avec ma proie, que j'allai cacher dans une petite garde-robe, en attendant que je pusse la remettre au jeune Velasquez, qui m'attendait dans une maison où il m'avait donné rendezvous, et que je rejoignis promptement en lui apprenant ce que je venais de faire. Il fut si content de moi, qu'il m'acca-* bla de caresses, et m'offrit généreusement la mK)itié des espèces qui étaient dans le sac; ce que je refusai. Non, non, monsieur, lui dis-je, ce premier sac est pour vous seul; servez-vous-en pour vos besoins. Je retournerai incessamment au «offre-fort, où, grâce au ciel, il y a de l'argent pour nous deux. En effet, trois jours après, j'enlevai un second sac, où il y av2ût, ainsi que dans le premier, cinq cents ecus, desquels je ne voulus accepter que le quart, quelques instances que me fit Gaspard pour m'obliger à les partager avec lui fraternellement.
Sitôt que ce jeune homme se vit si bien en fonds, et par conséquent en état de satisfaire la passion qu'il avait pour les femmes et poiu* le jeu, il s'y abandonna tout entier; il eut le malheur de s'entêter d'une de ces fameuses coquettes qui dévorent et engloutissent en peu de temps les plus gros patrimoines. Il se jeta pour elle dans une dépense effroyable, ce qui me mit dans la nécessité de rendre tant de visites au coffre-fort, que le vieux Velasquez s'aperçut enfin qu'on le volait. Scipion, me dit-il un matin, il faut que je te découvre mon cœur : quelqu'un me vole, mon ami; on a ouvert mon coffre-fort; on en a tiré plusieurs sacs ; c'est un fait constant. Qui dois-je accuser de ce larcin? ou plutôt, quel autre que mon fils peut l'avoir fait? Gaspard sera furtivement entré dans ma chambre, ou bien tu l'y auras toi-même introduit ; car je suis tenté de te croire d'accord avec lui, quoique vous paraissiez tous deux fort mal ensemble. Néanmoins, ajouta-t-il, je ne veux pas écouter ce soupçon, puisque le père Alexis m'a répondu de ta fidélité. Je répondis que, grâce à Dieu, le bien d'àutroi ne me tentait point, et j'accompagnai ce mensonge d'une grimace hypocrite qui me servit d'apologie.
Effectivement, le vieillard ne m'en parla plus; mais il ne