LIVRE X, CHAP. XU
laissa pas de m'cnvelopper dans sa défiance; et, prenant des précautions contre nos attentats, ii fit mettre à son coffre-fort une nouvelle serrure, dont il porta toujours depuis la ciel dans ses poches. Par ce moyen, tout commerce étant rompu entre nous et les sacs, nous demeurâmes fort sots, particulièrement Gaspard, qui, ne pouvant plus faire la même dépense pour sa nymphe, craignit d'être obligé de ne la plus vou\ 11 eut pom^tant l'esprit d'imaginer un expédient qui le fit rouler pendant quelques jours, et . cet ingénieux expédient fut de s'approprier, par forme d'emprunt, tout ce qui m'était revenu des saignées que j'avais faites au coffre-fort. Je lui donnai jusqu'à la dernière pièce; ce qui pouvait, ce me semble, passer pour une restitution anticipée que je faisais au vieux marchand, dans la personne de son héritier.
Ce jeune homme, lorsqu'il eut épuisé cette ressource, considérant qu'il n'en avait plus aucune autre, tomba dans une profonde et noire mélancolie qui troubla peu à peu sa raison. 11 ne regarda son père que coinme un homme qui faisait tout le malheur de sa vie. Il entra dans un vif désespoir, et, sans être retenu par la voix du sang, le misérable conçut l'horrible dessein de l'empoisonner. 11 ne se contenta pas de me faire confidence de cet exécrable projet, 11 me proposa même de servir d'instrument à sa vengeance. A cette proposition, je me sentis saisi d'effroi. Monsieur, lui dis-je, est-il possible que vous soyez assez abandonné du ciel pour avoir formé cette abominable résolution? Quoi ! vous seriez capable de donner la mort à l'auteur de vos jours? On verrait en Espagne, dans le sein du christianisme, commettre un wme dont la seule idée ferait horreur aux nations les plus barbares! Non; mon cher maître, ajoutai-je en me mettant à ses genoux, non, vous ne ferez point une action qui soulèverait contre vous toute la ten'C, et qui serait suivie d'un infâme châtiment.
Je tins encore d'autres discours à Gaspai'd, pour le détoui*ner d'une entreprise si coupable* Je ne sais où j'allai prendre tous les raisonnements d'honnête homme dont je me servis pour combatti*e son désespoir ; mais ii est certain que je lui parlai comme un docteur de Salaipanque, tout jeune et tout fils que j'étais de la Coscolina. Cependant j'eus beau lui re* présenter qu'il devait rentrer en lui-même, et rejeter çoura*
geusement les pensées détestables dont son esprit était assailli, toute mon éloquence fut inutile. Il baissa la tête sur son estomac ; et, gardant un morne silence, quelque chose que je pusse faire et dire, il me fit juger quil n'en démcHrdrait point.
Là-dessus, prenant mon parti, je résolus de révéler tout à mon vieux maître ; je lui demandai un secret entretien, il me raccorda; et nous étant tous deux enfermés: Monsieur, lui dis-je, spufTrez que je me jette à vos pieds, et que j'implore votre miséricorde ! En achevant ces paroles, je me prosternai «levant lui avec beaucoup d'émotion, et le visage baigné de larmes. Le marchand, surpris de mon action et de mon air troublé, me demanda ce que j'avais fait. Une faute dont je me repens, lui répondis-jej et que je me reprocherai toute ma vife. J'ai eu la faiblesse d'écouter votre fils, et de l'aider à vous voler. En même temps, je lui fis un aveu silioère de tout œ qui s'était passé à ce sujet; après quoi je lui rendis compte de la conversation que je venais d'avoir avec Gaspard, dont je hii révélai le dessein sans oublier la moindre circonstance.
Quelque mauvaise opinion que le vieux Velasquez eût de :k)n fils, à peine pouvait-il ajouter foi à ce discours. Néanmoins, ne doutant nullement que mon rapport ne fût véritable : Scipion, me dit-il en me relevant, car j'étais toujours à ses pieds, je te pardonne en faveur de l'avis important que tu viens de me donner. Gaspard, poursuivit-il en élevant sa voix, G^pard en veut à mes jours! Ah ! fils ingrat, monstre qu'il eût mieux valu étouffer en naissant que laisser vivre pour devenir un parricide, quel sujet as-tu d'attenter sur ma vie? Je té fournis tous les ans une somme raisonnable pour tes plaisirs, et tu n'es pas content! Faut-il donc^ pour te satefaire, que je te permette de ruiner ta sœur et de dissiper tous mes biens? Ayant fait cette apostrophe amère, il me recommanda le secret, et me dit de le laisser songer à ce qu'il avait à faire dans une conjoncture si délicate.
J'étais fort en peine de savoir quelle résolution prendrait «8 père infortuné, lorsque le même jour il fit appeler Gaspard, et lui tint ce discours sans lui rien témoigner de ce qu'il avait dans l'dme : Mon fils, j'ai reçu une lettre de Mérida, d'où l'on me mande que si vous voulez vous marier^ on vous offre une