LIVRE X, CHAP. XI
fille de quinze ans, parfaitement belle, et qui vous apportera une riche dot. Si tous n'avez point de répugnance pour le mariage, nous partirons demain au lever de Taurore pour Mërida; nous verrons la personne qu'on vous propose ;^i eUe est de votre goût, vous l'épouserez ; et si elle ne Test pas, il ne sera plus parlé de ce mariage. Gaspard, entendant paiier d'une riche dot, et croyant d^à la tenh^ répondit sans hésiter qu'il était prêt à fane ce voyage ; si hien qu'ils partirent le lendemain dès la pointe du jour, tous deux seuls, et montés sur de honnes mules.
Quand ils ^rent dans les montagnes de Fésira, et dans un endroit aussi chéri des voleurs que redouté des passants, Bal*tazar mit pied à terre, en disant à son fils d'en faire autant. Le jeune homme obéit, et demanda pourquoi, dans ce lieu^à^ on le faisait descendre de sa mule. Je vais te l'apprendre, lui répondit le vieillard en Tenvisagcant avec des yeux où sa dowleur était peinte : nous n'irons point à Mérida ; et l'hymen dont je t'ai parlé n'est qu'une fable que j'ai inventée pour t'attirer id. Je n'ignore pas, fils ingrat et dénaturé, le forfait que tu médites. Je sais qu'un poison préparé par tes soins me doit être présenté ; mais> insensé que tu es, as-tu pu te flatter que tu m'ôtcrais de cette façon impunément la vie? Quelle erreur ! Songe que ton crime serait bientôt découvert, et que tu p^irais par la main du bomreau. Il est, continua-t-il, un moyen plus sûr de contenter ta rage, sans t'exposer à une mort ignominieuse; nous sommes ici sans témoins, et dans un endroit où se commettent tous les jours des assassbiats; puisque tu es si altéré de mon sang, enfonce ton poignard dans mon sein : on imputera ce meurtre à dés brigands. A ces mots, Baltazar, découvrant sa poitrine, et marquant la place de son cœur à son fils ; Tiens, Gaspard, ajouta-t-il, porte-moi là un coup mortel, pour me punir d'àvour produit un scélérat comme toi! Le jeune Velasquez, iVappé de ces paroles comme d'un coup de tonnerre, bien loin de chercher à se justifier, tomba tout à coup sans sentiment aux pieds de son père. Ce bon vieillard, le voyant dans cet état, qui lui parut un commencement de repentir, ne put s'empêcher de céder à la faiblesse de la paternité; il s'empressa de le secourir; mais Gaspard n'eut pas sitôt repris l'usage de sei sens, que» ne pouvaat soutenir la
640 «IL BtAS.
présence d'un père si justement irrité, il tit un effort pour se i^elever; il remonta promptement sur sa mule, et s'éloigna sans dire une parole. Baltazar le laissa dispai*aitre; et, Tabandonnant à ses remords, revint à Gordoue, où, six mois après, Il apprit qu'il s'était jeté dans la chartreuse de Seville^ pour y passer le reste de ses joui-s dans la pénitence ^
CHAP. Xn. — Fin de Thistoire de SdpiOD.
Le mauvais exemple produit quelquefois de très-bons effets. La conduite que le jeune Velasquez avait tenue me fit faire de sérieuses réflexions sur la mienne. Je commençai à combattre mes inclinations furtives, et à vivre en garçon d'honneur. L'habitude que j'avais de me saisir de tout l'argent que je pouvais prendre était formée par taut d'actes réitérés, qu'elle n'était pas aisée à vaincre. Cependant j'espérais en venir à bout, ayant souvent ouï dire que, pour devenir vertueux, il ne fallait que le vouloir véritablement. J'entrepris donc ce grand ouvrage, et le ciel sembla bénir mes eflbrts : je cessai donc de regarder d'un œil de cupidité le coCfre-fort du vieux marchand; je crois même qu'il n'eût tenu qu'à moi d'en tirer des sacs, que je n'en aurais rien fait. J'avouerai pourtant qu'il y aurait eu.de l'imprudence à mettre à cette épreuve mon intégi'ité naissante ; aussi Velasquez s'en garda bien.
Don Manrique de Medrana, jeune gentilhomme, et chevalier de l'ordi'e d'Alcantara *, venait souvent au logis. Nous, avions sa pratique, qui était une de nos plus nobles, si elle n'était pas une de nos meilleures. J'eus le bonheur de plaire à ce cavalier, qui, toutes les fois qu'il me rencontrait, m'agaçait toujours pour me faire parler, et paraissait m'écouter avec plaisir. Scipion, me dit-il un jour, si j'avais un laquais de ton humeur, je croirais posséder un trésor; et si tu n'ap- |)artenais pas à un homme que je considère, je n'épai-gnei'ais rien pour te débaucher. Monsieur, lui répondis-je, vous auriez peu de peine à y réussir, car j'aime d'inclination les pei-sonnes de qualité; c'est mon faible; leurs manières aisées m'enlèvent.
' c'est une aventure réelle que Le Sage raconle.
* L'ordre d'Alcantara est ainsi appelc d'une ville du mèmu nom ailuc'u dans l'Etitramadure : ses chevaliers étaient d'abord de l'ordre du Poirier, lis pcuvcul cire maries rans perdre kUm commasderies* Us portent une croix verte.