‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 246 sur 296 · LIVRE X, CHAP. KU · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. KU

Cela étante reprit dou Manrique, je veux prier le seigneur Baltazai* de consentir que tu passes de son service au mien ; je ne crois pas qu'il me refuse cette gi*âce. Véritablement, Velasquez la lui accorda d'autant plus facilement, qu'il ne cix)yait pas la perte d'un laquais fripon iiTépai*able. De mon côté, je fus bien aise de ce changement, le valet d'un bourgeois ne me paraissant qu'un gredin en compai'aison du valet d'un chevalier d'Alcantara.

Pour vous faire un portrait fidèle de mon nouveau patron, je vous dirai que c'était un cavalier doué de la plus aimable figure, et qui revenait à tout le monde pai* la doucem* de ses niœui's et par son bon esprit. D'ailleurs, il avait beaucoup de valeur et de probité. Il ne lui manquait que du bien; mais, cadet d'une maison plus illustre que riche, il était obligé de vivre aux dépens d'une vieille tante qui demeurait à Tolède, et qui, l'aimant comme un fils, avait soin de lui fah*e tenir Tai^gent dontil avait besoin pour s'entretenir. 11 était toujours vêtu proprement : on le recevait fort bien partout. Il voyait ies principales dames de la ville, et entre autres la marquise d'Almenai'a. C'était une veuve de soixante-douze ans, qui> par ses manières engageantes et les agréments de son esprit, attirait chez elle toute la noblesse de Cordoue. Les hommes ainsi que les fenunes se plaisaient à son entretien, et l'on appelait sa maison la bonne compagnie.

Mon maître était un des plus assidus com*tisans de cette dame. Un soir qu'il venait de la quitter, il me pai'ut avoii* un ah* animé qui ne lui était pas ordinaire. Seigneur, lui dis-je, vous paraissez bien agité; votre fidèle serviteur peut-il vous en demander la cause? Ne vous serait-il point anivé quelque chose d'extraordinaire ? Le chevalier soui'it à cette question, et m'avoua qu'efiectivement il était occupé d'une conversation sérieuse qu'il venait d'avoir avec la marquise d'Almenara. Je voudrais bien, lui dis-je en som-iant, que cette mignonne septuagénaire vous eût fait une déclaration d'ainoui-. Ne pense pas te moquer, me répondit-il; apprends, mon ami, que la marquise m'aime. ChevaUer, m'a-t-elle dit, je connais voti-e peu de foiiune conune votre noblesse; j'ai de TincUnation pour vous, et j'ai résolu de vous épouser pour vous mettre à votre aise^ ne pouvant honnêtemeut vous emichir d'une

642 GIL IILAS. '

autre manière. Je sais bien que ce mariage me donnera dans le monde un ridicule ; qu'on tiendra sur mon compte des discours médisants, et qu'enfin je passerai pour une vieille folle qui veut se remarier. N'importe , je prétends mépriser les caquets pour tous faire un sort agréable. Tout ce que je crains, a-t-elle ajouté, c'est que vous n'ayez de la répugnance à répondre à mes intentions.

Voilà, poursuivit le chevalier, ce que m'a dit la marquise; j'en suis d'autant plus étonné, que c'est la femme de Cordoue la plu9 sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je fait réponse que j'étais surpris qu'elle me lîl l'honneur de me proposer sa main, elle qui avait toujours persisté dans la résolution de soutenir jusqu'au bout son veuvage. A quoi elle a reparti qu'ayant des biens considérables, elle était bien aise, de son vivant, d'en faire part à un honnête homme qu'elle chérissait. Vous êtes apparemment, repris-je, déterminé à sauter le fossé? En peux-tu douter? me répondit-il. La marquise a des biens inmienses, avec les qualités du cœur et de l'esprit. Il faudrait que j'eusse perdu le jugement pour laisser échapper un établissement si avantageux pour moi.

J'approuvai fort le dessein où mon maître était de profita d'une si belle occasion de faire sa fortune, et même je lui conseillai de brusquer les choses, tant je craignais de les voir changer. Heureusement la dame avait encore plus que moi cette affaire à cœur; et, bien loin de la négliger, elle donna de si bons ordres, que les préparatifs de son hyménée furent bientôt faits. Dès qu'on sut dans Cordoue que la vieille marquise d'Almenara se disposait à épouser le jeune don Manrique de Mediana, les railleurs commencèrent à s'égayer aux dépens de cette veuve ; mais ils eurent beau s'épuiser en mauvaises plaisanteries, ils ne la détournèrent point de son enti'eprise. Elle laissa parler toute la ville, et suivit son chevalier à l'autel. Leurs noces furent célébrées avec un éclat qui fournit une nouvelle matière à la médisance. La mariée, disait-on, aurait du moins dû, par pudeur et par bienséance, supprimer la pompe et le fracas, qui ne conviennent point du tout aux vieilles veuves qui prennent de jeunes époux.

La marquise, au lieu de se montrer houleuse d'être à son âge femme du çheyalier^ se livrait sans contrainte à la joie

Page 1