‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 248 sur 296 · LIVRE X, CHAÏ». Xlt · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAÏ». Xlt

tine égale impatience ITieure du rendez-vous; nous y courions avec le même empressement, et le temps que nous passions ensemble, quoiqu'il fût quelquefois assez long, nous semblait toujours trop court. Enfin nous vivions plutôt en amants qu'en époux ; tnais la fortune jalouse troubla bientôt notre félicité. Une nuit, qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes avaient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin, de trouver la petite porte ouverte. Cette nouveauté m'alarma; j'en tirai un mauvais augure; je devins pâle et tremblant, comme si j'eusse pressenti ce qui m'allait arriver; et, m'avançant dans Tobscurité vers un cabinet de verdure oii j'avais accoutumé de parler à mon épouse, j'entendis la voix d'un homme. Je m'arrêtai tout à coup peur mieux ouïr, et mon oreille fût aussitôt frappée dé ces paroles : « Ne me faites donc point languir, ma chère » Beatrix, achevez mon bonheur; songez que votre fortune y » est attachée. » Au lieu d'avoir la patience d'écouter encore, je crus n'avoir pas besoin d'en entendre davantage; raie fureur jalouse s'empara de mon âme, et, ne respirant que vengeance, je tirai mon épée, et j'entrai brusquement dans le cabinet. Ah! lâche suborneur, m'écriai-je, qui que tu sois, il faut que tu m'arraches la vie avant que tu m'ôtes l'honneur. En disant ces mots, je chargeai le cavalier qui s'entretenait avec Beatrix. H se mit promptement en défense, et se battît en homme qui savait mieux faire • des armes que moi, qut n'avais reçu que quelques leçqns d'escrime à Cordoue. Cependant, tout grand spadassin qu'il était, il ne put parer un coup que je lui portai, ou plutôt il fit un faux pas; je le vis tomber; et, m'imaginant l'avoir mortellement blessé, je m'enfuis à toutes jambes, sans vouloir répondre à Beatrix, qui m'appelait à haute voix.

Oui vraiment, interrompit la femme de Scipion en nous adressant la parole, je l'appelais pour le tirer d'erreur. Lé cavalier avec qui je m'entretenais dans le cabinet était don Femand de Leyva. Ce seigneur, qui aimait Julie, ma maitresse, avait formé la résolution de l'enlever, croyant ne pouvoir l'obtenir que par ce moyen ; et je lui «vais moi-même donné rendez-vous dans le jardin pour concerter avec lui cet enlèvement, dont il m^assurait que dépendait ma fortune ;

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mais j'eus boau crier pour rappolor mon époux, aveuglé pàt sa colère, il s'éloigna de moi comme d'une femme inOdèle.

Dans lëtat on je me trouvais, reprit Scipion, j'étais capalile de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c'est que la jalousie, et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu'elle produisit dans mon faible cerveau ; je passai dans le moment d'une extrémité à l'autre : je sentis succéder des mouvements de haine aux sentiments de tendresse que j'avais un instant auparavant pour mon épouse. Je ûs serment de l'abandonner, et de la bannir pour jamais de ma mémoire. D'ailleurs, je croyais avoir tué un cavalier; et, dans cette opinion, craignant de tomber entre les mains de la justice, j'éprouvais ce trouble funeste qui suit partout, comme une furie, un hoomie qui Tient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation, ne songeant qu'à me sauver, je ne retournai point au logis, et. je sortis à l'heure même de Tolède, n'ayant point d'autres hardes que Thabit dont j'étais revêtu. 11 est vrai que j'avais dans mes poches ime soixantaine de pistoles, ce qui ne laissait pas d'être une assez bonne ressom*ce pour un jeune homme qui se résolvait à vivre toujours dans la servitude.

Je marchai toute la nuit, ou pour mieux dire je courus; car rimage des alguazils, toujours présente à mon esprit, me donnait sans cesse une nouvelle vigueur. L'aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Loi^sque je fus à ce dernier bourg, me trouvant un peu fatigué, j'entrai dans 1 église, qu'on venait d'ouvrir, et, après y avoir fait une prière, je m'assis sur un banc pour me reposer. Je me mis à rêyer à rétat de mes aflaires, qui n'avaient que trop de quoi m'occupcr; mais je n'eus pas le temps de faire bien des i^ flexions. J'entendis retentir l'église de trois ou quatre coups de fouet, qui me firent juger qu'il passait par là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller voir si je ne me trompais pas; et, quand je fus à la porte, j'en aperçus un qui, monté sur une mule, en menait deux autres à vide. Arrêtez, mon ami, lui dis-je : x)ii vont ces mules? A Madrid, me répondit-il. J'ai amené de là ici deux bons religieux de Saint- T)ominique, et je m'en retourne.

L'occasion qui se présentait de faire le voyage de Madrid

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m'en inspira Tenvie; je fis marché avec le muletier, je montai sm* une de ses mules> et nous poussâmes vers îllescas, où nous devions aller coucher. A peine fûmes-nous hors de Maqueda, que le muletier, homme de trente-cinq à quarante ans, commença d'entonner. des chants d'église à pleine tête. Il débuta par les prières que les chanoines disent à matines^ ensuite il chanta le Credo, comme on le chante aux grandes messes; puis, passant aux vêpres, il les dit sans me faire gi*âce du Magnificat, Quoique le faquin m'étourdît les oreilles, je ne pouvais m'empêcher de rire; je l'excitais même à continuer quand il était obligé de s'arrêter pour reprendre haleine. Courage, l'ami! lui disais-je; poursuivez. Si le dél vous a donné de bons poumons, vous n'en faites pas un mau« vais usage. Oh\ pour cela non, s'^cria-t-U; je ne ressemble pas. Dieu merci, à la plupart des voituriers, qui ne chantent que des chansons infâmes ou impies; je ne chante même jamais de romances sinr nos guerres contre les Maures; car si ces choses-là ne sont pas déshonnêtes, vous conviendrez du moins qu'elles sent Mvoles, et qu'un bon chrétien ne doit pas s'en occuper. Vous avez, lui répliquai-je, une piu^té de cœur que les muletiers ont rarement; mais dites-mol, mon ami, avec votre extrême délicatesse sur le choix de vos chants, avez-vous aussi fait voeu de chasteté dans les hôtelleries où il y a de jeunes servantes? Assurément, me repartit-il, la continence est encore une chose dont je me pique dans ces sortes de lieux ; je n'y songe qu'au soin que je dois avoir de mes mules. Je ne fus pas peu étonné d'entendre parler de cette soile ce phénix des muletiers; et, le tenant pour un honmie de bien et d'esprit, je liai avec lui conversation api'ès qu'il eut chanté tout son soûl*

Nous arrivâmes à Ulescas sur la fin de la journée. Lorsque nous fûmes à l'hôtellerie, je laissai à mon compagnon le soin des, mules, et j'entrai dans la cuisine, où j'ordonnai à l'hôte de nous préparer un bon souper; ce qu'il promit de faire si bien, que je me souviendrais, dit-il, toute ma vie d'avoir logé chez lui. Demandez, ajouta-t-il, demandez à votre muletier quel honune je suis. Vive Dieu ! je défierais tous lés cuisiniers de Madrid et de Tolède de faire une ollà podrida comparable aux miennes. Je veux vous régaler ce soir d'un çivèt de lape-

•so m. «LAS.

reaH de ma façon; tous Ton-ez si j'ai tort de yanter mon savoir-faire. Là-dessus, me moi:traiit une casserole où il y avait, à œ qii*il disait, an lapin déjà tout haché : Voilà ^ oontinnat41, œ que je prétends tous donner pour Yotre souper avec ime épaule de mouton rôtie. Quand j'aurai mis là dedans du ponre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes, et quel" ^net autres ingrédients que j'emploie dans mes sauees, j'espère que je tous servirai tantôt un ragoût digne d'un amtador mayor.

L'hôte, après avoir ainsi fait son éloge, oommença d*appTèter k naaper. Pendant qu'il y travaillait, j'entrai dans uner salle, A&, m'étant couché sur un grabat que j'y trouvai, je m'endormis de fatigue, n'ayant pris aucun repos la nuit précëdente. Au bout de deux beui'es, le muletier vint me réveilla : Mon fsnfilhomme, me dit-41, votre souper est prêt; vaaez, sil vous plidt, vous mettre à table. 11 y en avatt dans la salle une sur laquelle étaient deux couverts. Nous nous y assîmes, le raur letier et moi, et l'on nous apporta le dvet. le me jetai dessus avidement; je le trouvai d'un goât exquis, soit que ki faim m'en fit juger trop favorablement, soit que Ce fût véritablemud un efiet des mgrédients du cuisinier. On nous servit en- 9uiie un m^oeau de mouton rôti; et, remarquant que le muletier ne faisait honneur qu'à ce dernier plat, je lui demandai pourqu<â il ne touchait point à l'autre. 11 me répondit en souriant qu'il n'aimait pas les ragoûts. Cette réponse, ou plutôt le souris dont il ravail accompagnée, me parut mystérieux. Vous me cachez, lui dis-je, la véritable raison qui vous empêche de manger de ce civet; faites-moi le plaisir de me l'apprendre. Puisque vous êtes si curieux de le savdr, repritil, je vous dirai que j'ai de la répugnance à me bourrer l'estomac de ces sortes de ragoûts, depuis qu'en allant de Tolède à Cuença, on me servit un soir dans une hôtellerie, pour un lapin de garenne, un matou en hadiis; cela m'a dégoûté des Mcassées.

Le muletier ne m'eut pas sitôt dit ces paroles, que, malgré la faim qui me dévorait, l'appétit me manqua tout à coup. Je me mis en tête <pie je venais de manger d'un lapin sup^msé, et je ne regardai plus le ragoût qu'en faisant la grimace. Mon compagnon ne me guâît pas l'esprit là^essus, en me disant

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