LIVRE XI, CHAP. V
d'en rire, ou plutôt d'en pleurer de plaisir, Gatalina, tsuitôt nièce et tantôt petite-fiUe, le réjouit infiniment, aussi bien que la part qu'avait eue à tout cela le duc de Lerme.
Lorsque j'eus achevé mon récit, le comte me renvoya, en me disant que le lendemain il ne manquerait pas de m'oçcuper. Je courus aussitôt à l'hôtel de Zuniga pour remercier don Baltazar de ses bons offices, et pour rendre compte à mon ami Joseph de l'entretien que je venais d'avoir avec le premier ministre, et de la disposition favorable où Son Excellence était pour moi.
CHAP. V. -» De l'entretien secret que Gil Bias ent avec Navarro, et de la première occapation que le comte d*01inrès lai donna. v
D'abord que je vis Joseph, je lui dis avec agitation que j'avais bien des choses à lui apprendre. Il me mena dans un endroit particulier, où, l'ayant mis au fait, je lui demandai ce qu'il pensait de ce que je venais de lui dire. Je pense, me l'épondit-il, que vous êtes en train de faire une grosse fortune. Tout vous rit : vous plaisez au premier ministre ; et, ce qui ne doit pas être compté pour rien, c'est que je puis vous rendre le même service que vous rendit mon oncle Melchior de la Ronda, quand vous entrâtes à l'archevêché de Grenade. Il vous épargna la peine d'étudier le prélat et ses principaux officiers, en vous découvrant leui*s différents caractères; je veux, à son exemple, vous faire connaître le comte, la comtesse son épouse, et dona Maria de Guzman, leur fille unique.
Gonunençons par le ministre : il a l'esprit vif, pénétrant et propre à former de grands projets. Il se donne pour un homme universel, parce qu'il a une légère teinture dû toutes les sciences; il se croit capable de décider de tout. Il s'imagine être un profond jurisc-onsulte, un grand capitaine, et un pohtique des plus raffinés. Avec cela, il est si entêté de ses opinions, qu'il les veut toujom^s suivre préférablement à celles des autres, de peur de paraître déférer aux lumières de quelqu'un. Entre nous ce défaut peut avoir d'étranges suites, dont le ciel veuille préserver la monarchie ! J'ajoute à cela qu'il brille dans le conseil par une éloquence naturelle, et qu'il écrirait aussi bien qu'il parle, s'il n'afiectait pas^ pour
lieu que Tambi lieux Scipion prit peu de repos, n passa plus de la moitié de la nuit à thésauriser pour marier sa fille Séraphine.
J*étais à peine habillé le lendemain mat>n, qu'on me vint chercher de la part de monsdgneur. Je fus bientôt auprès de Son Excellence^ qui me dit : Oh çà, Santillane^ voyons mi peu ce que tu sais faire. Tu m'as dit que le duc de Lerme te donnait des mémoires à rédiger; j'en ai un que je te destine pour ton coup d'essai. Je vais t'en éàre la matière; écoutemoi attentivement : il est qpiestion de composer un ouirage qui prévienne le public en faveur de mon ministère. J'ai déjà fait comir le bruit secrètement que j'ai trouvé les affaires fort dérangées; il s'agit présentement d'exposer aux yeux de la cour et de la ville le misérable état oh la monarchie est réduite. Il faut faire là-dessus un tableau qui frappe le peuple^ et l'empêche de regretter mon prédécesseur. Après cela,- tu vanteras les mesures que j'ai prises pour rendre le règne du roi glorieux, ses États florissants, et ses sujets parfaitement heureux.
Après que monseigneur m'eut parlé de cette sorte, il me mit entre les mains un papier qui contenait les justes sujets qu'on avait de se plaindre de Fàdininistration précédente ; et je me souviens qu'il y avait dix articles, dont le moins important était capable d'alarmer les bons Espagnols; puis, m'ayant fait passer dans un petit cabinet voisin du sien, il m'y laissa travailler en liberté. Je commençai donc à composer mon mémoire le mieux qu'il me fut possible. J'exposai d'abord le mauvais état où se trouvait le royaume : les finances dissipées, les revenus royaux engagés à des partisans, et la marine ruinée. Je rapportai ensuite les fautes commises par ceux qui avaient gouverné l'État sous le dernier règne, et les suites fâcheuses qu'elles pouvaient avoir. Enfin, je peignis la monarchie en péril, et censurai si vivement le précédent ministè]^e, que la perte du duc de Lerme était, suivant mon mémoire, un grandbonheur pour l'Espagne. Pour dire la vérité, quoique je n'eusse aucun ressentiment contre ce seigneur, je ne fus pas fâche de lui rendre ce bon office. Voilà l'homme !
Enfin, après une peinture effrayante des maux qui menaçaient l'Espagne, je rassurais les esprits en faisant avec art