LIVRE Xn, CHAP. VII. T2o
Ribero^ aussi gueux que son bel esprit, est abîmé : il ne reviendra, dit-on, jamais sur l'eau.
Sur ce pied-là, lui répliquai-je, mon ami, il faut que je te fasse donner qiielque poste qui te console de la peiie de ta pension. Je te dispense de ce soin-là, me dit-il; quand tu m'offrirais dans les bureaux du ministère un emploi de trois mille ecus d'appointements, je le refuserais : des occupations de commis ne conviennent pas au génie d'un nourrisson des muses; il me faut des amusements littéraires. Que te dirai-je, enfin? je suis né pour vivre et mourir en poëte, et je veux remplir mon sort.
Au reste, çpntinua-t-il, ne t'imagine pas que nous soyons fort malheureux; outre que nous vivons dans une^ parfaite indépendance, nous sommes des gaillards sans souci. On croit 'que nous faisons souvent des repas de Démocrite, et l'on est là-dessus dans Terreur. Il n'y a pas un de mes confrères, sans en excepter les faiseurs d'almanachs, qui ne soit commensal dans quelques bonnes maisons; pour moi, j'en ai deux où Ton me reçoit avec plaisir. J'ai deux couverts assurés : l'un chez un gros directeur des fermes, à qui j'ai dédié un roman ; et l'autre chez un riche bourgeois de Madrid , qui a la rage de vouloir toujours à sa table des beaux esprits : heureusement il n'est pas fort délicat sur le choix, et la ville lui en fournit autant qu'il en veut*.
Je cesse donc de te plaindre, dis-je au poëte des Asturies, puisque tu es content de ta condition. Quoi qu'il en soit, je te proteste de nouveau que tu as toujours dans Gil Bias un ami à l'épreuve de ta négligence à le cultiver ; si tu as besoin de ma bourse, viens hardiment à moi : qu'une mauvaise honte ne te prive point d'un.secours infaillible, et ne me ravisse point le plaisir de t'obliger.
A ce sentiment généreux, s'écria Nunez, je te reconnais, Santillane, et je te rends mille gi*âces de la disposition favorable où je te vois pour moi; il faut, par reconnaissance, que je te donne un avis salutaire. Pendant que le comte-duc peut
' Quaud Le Sage ccrivail la dernière partie des aventures de 6il Bins, les gens de lettres commençaient à se répandre dans le monde beaucoup plus qu'ils ne Tavaient fait au dix-septième siècle. Les gens riches voulaient tous avoir a leur, table des beaux esprits et des poètes,
tout encore^ et que tu possèdes ses bonnes grâces, profite du temps^ hâle-toi de t'enrichir ; car ce ministre, à ce qu'on m'a dit, branle dans le manche. Je demandai à Fabrice s'il savait cela de bonne part, et il me répondit : Je tiens cette nouvelle d'un yieux chevalier de Calatrava qui a un talent tout particulier pour découvrir les choses les plus secrètes : on écoute cet homme comme un oracle^ et voici ce que je lui entendis dire hier : Le comte-due a un grand nombre d'ennemis qui se réunissent tous pour le perdre; il compte irop sur l'ascendant qu'il a sur l'esprit du roi ; ce monarque, à ce qu'on prétend, commence à prêter l'oreille aux plaintes qui déjà vont jusqu'à lui. Je remerciai Nunez de scm avertissement; mais j'y Ûs peu d'attention, et je m'en retournai au logis, persuadé que l'autorité de mon maître était inébranlable, le regardant oonmie un de ces vieux chênes qui ont pris racine dans unef ibrét, et que les orages ne sauraient abattre.
CHAP. VIII. — Comment 6i1 Bias apprit que l'avis de Fabrice n'était point fans.
Du toyage que le roi fit à Saragoase.
Cependant ce que le poète des Asturies m'avait dit n'était pas sans fondement. 11 y avait au palais une confédération furtive contre le comte-duc, de laquelle on prétendait que la reine était le chef; et toutefois il ne transpirait rien dans le public des mesures que les confédérés prenaient pour déplacer ce ministre. Il s'écoula même depuis ce temps-là plus d'une année, sans que je m'aperçusse que sa faveur eût reçu la moindre atteinte.
Mais la révolte des Catalans soutenus par la France et les mauvais succès de la guerre contre ces rebelles excitèrent les murmures du peuple, qui se plaignit du gouvernement Ces plaintes donnèrent lieu à la tenue d'un conseil en présence du roi, qui voulut que le marquis de Graria, ambassadeur de l'empereur à la cour d'Espagne, s'y trouvât. 11 y fut mis en délibération s'il était plus à propos que le roi demeurât en CastiUe, ou qu'il passât en Aragon pour se faire voir à ses troupes. Le comte-duc, qui avait envie que ce prince ne partît point pour l'armée, parla le prere^ier. n représenta qu'il était plus convenable à la majesté royale de ne pas sortir du centre de ses Étals, et il appuya son sentunent de toutes les raisons que
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son éloquence put lui fournir. Il n'eul pas pltttAt acheté «on discours, que son avis fut généralement (Wiri de toutes les personnes du conseil, à la réserve du marquis de Gratta, qui, h'écoutant que son zèle pour la maison d'Autriche, et se laissant aller à la franchisé de sa nation, cdmhattit le séntimetit du pi^emier mlûistré, et sotitint l'avfs ôoiitHtire aYec tant de force, que le roi, frappé de lâ solidité de se* raisonnements, embrassa son opinion, quoiqu'elle fût opposée à foutes les Tofat du eonseil, et fnarqtia le jour de sotl départ pour Tarméé.
C'était pùat la première fds de sa tie que ce monarque ETait osé penser autrement que son fiiTori, qui, regardant cette nouveauté comme un sanglant affront, en fut très-^nortifié. Dans le temps que ce ministre allait se retirer dans son cabinet pour y ronger en liberté son frein, il m'aperçut, m'appela, et, m'ayant fait entrer avec lui, il me raconta d'un air agité ce qui s'était passé au conseil; ensuite, comme un homme qui ne pouvait revenir de sa surpr^ : Oïd, Santillane, continua-t-il, le roi, qui, depuis plus de vingt ans, ne parle que par ma bouche et ne voit que par mes yeux, a préféré l'avis de Grana au mien : et de quelle manière encore? en comblant d'éloges cet ambassadeur, et surtout en louant son zèle pour la maison d'Autridie^ comme si cet Allemand en avait plus que moi!
Il est aisé de jugar par 1&, poursuivit le ministre, qu'il y a un parti formé contre moi, et j'ai tout lieu de penser que la reine est à la tête. Eh! monseigneur, lui dis-j^, de qnd vous inquiétez-vous? Pouvez-vous craindre la reine? Cette princesse? depuis plus de douze ans, n'est-^e pas accoutumée à vous voir maître des affaires, et n'avez-vous pas mis le roi dans l'habitude de ne la pas consulter? A Tégard du marquis de Grana, le monai'que peut s'être rangé de son sentiment par l'envie qu'il a de voir son armée, et de faire une campagne. Tu n'y es pas, interrompit le comte-duc; dis plutôt que mes ennemis espèrent que le roi, étant parmi ses troupes, sera toujours environné des grands qui l'auront waM^ et qu'il s'en trouvera plus d'un assez In^ntent de moi pour oser lui tenir des discours injurieia à mon ministère. Mais ils se trompent^ lyouU^i-fl; je saurai Men^ pendant le voyage.
rendre ce prince inaccessible à tousles grands; ce qa*Q fit en effet d'one manière qui mérite bien d'être détaillée.
Le jonr da départ du roi étant Tenu, ce moDarque, après aToir chargé la reine du soin du gonremement en son absence, se mit en chemin pour Saragosse; mais, ayant qoe d'y arrirer, il passa par Aranjues, dont il troara le séjour si dâideux, qu'il s'y arrêta près de trois semaines. D'Aranjuez, ie ministre le fit aller à Cuença, où il l'amusa encore plus longtemps par les dÎTeitissements qu'il lui donna. Ensuite les plaisirs de la chasse occupèrent ce prince à M<dina d'Aragoo, après quoi il fut conduit à Saragosse. Son armée n'était pas loin de là, et il se préparait à s'y rendre; mais le comte-duc lui eo ôta l'envie, en lui faisant accroire qu'il se mettrait en danger d'être pris par les Français, qui étaient maître de la plaine de Monçon ; de sorte que le roi, épouvante d'un pâil qn'il n'avait nidlement à craindre, prit le parti de demeurer enfermé chez lui comme dans une prison. Le ministre, profitant de sa terreur, et sous prétexte de veiller à sa sûreté, le garda, poor ainsi dire, à vue; si bien que les grands, qui avaient fait une excessive dépense pour se mettre en état de suivre leur souverain, n'eurent pas même la satisfaction d'obtenir de lui une audience particulière. Philippe enfin, s'ennuyant d'être mal logé à Saragosse, d'y passer encore plus mal son temps, ou, si vous voulez, d'être prisonnier, s'en retourna bientôt à Madrid. Ce monarque finit ainsi sa campagne, laissant au marquis de los Vêlez, général de ses troupes, le soin de soutenir l'honneur des armes d'Espagne ^
CHAP. IX. — De U révolotioo de Porttigal, et de la disgrâce da CQ|bte-duc
Peu de jours après le retour du roi, il se répandit à Madrid une fâcheuse nouvelle : on apprit que les Portugais, regardant la révolte des Catalans comme une belle occaâou que la fortune leur offrait de secouei* le joug espagnol, s'en étaient
* Toot ce chapitre est historiqoe, et ce serait le répéter que de transcrire ici ie texte des historiens sar la campagne ridicule du roi Philippe IV, et sur les circonstances qui préparaient de loin la ftiine d'Olivarès. H fut disgracié, surtout parce que ses projets les plus grands, les moins médités, n'avaient jamais été heureux. Voyez ao surplus, dans Voltaire, le parallèle très-bien fait entre le comte-doc et notre Bi« clielico. [E9sai iur les mœurt, etc., tome XIX de l'éditioB de Kchl, page 132.)