‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 4 sur 296 · NOTICE SUR LE SAGE. IX · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LE SAGE. IX

vivaient sous le patronage de quelques protecteurs illustres, et les dédicaces de leurs ouvrages étaient souvent une sorte de spéculation. C'était parmi le clergé qu'il fallait alors chercher le mérite de l'indépendance, et ses ministres, investis d'une magistrature religieuse et membres d'un corps politique puissant par ses lumières et son organisation, étaient ks seuls qui pouvaient parler avec toute la hardiesse de la y&ité, sans s'asservir aux précautions que nous impose une condition précaire et incertaine.

Le Sage était arrivé à Paris avec toute l'espérance de la jeunesse, mais sans autïe ressource que son esprit : il s'en aida. Ses premiers ouvrages eurent peu de succès; mais bientôt Crispin rival de son maître, et surtout le Diable boiteux, distinguèrent son nom de la foule des écrivains. Ce dernier ouvrage eut un succès de vogue, et le duel de deux jeunes seigneurs, qui se disputaient le dernier exemplaire, sembla rappeler ces succès de théâtre où les portiers étouffés attestaient la gloire de l'auteur; mais au moins le Diable boiteux était plus digne de cet empressement que les pièces de Scudéri. Le Sage avait étudié la littérature espagnole, au moment où la France avait abandonné cette étude. Cette langue et cette littérature, qui avaient présidé à Téducation de nos grands hommes et qu'ils firent oublier, dont le vernis plus brillant que réel avait ébloui notre pauvreté française, lorsqu'introduites chez nous à la suite des reines de la maison d'Autriche, elles étaient devenues à la fois une source de plaisirs pour l'esprit et un moyen de faveur à la cour, étaient alors tombées, comme leur patrie elle-même, et la recherche du bel esprit avait appauvri et desséché la littérature, comme l'or du Pérou avait appauvri et desséché la nation. Leurs auteurs étaient négligés, leurs armées vaincues, et de leur influence sur la France il n'était resté qu'une sorte de décence majestueuse dans la galanterie. C'est dans cet état que Le Sage rappela la littérature espagnole dans ses romans, et telle est la rapidité mobile de l'esprit humain que ce qui n'était qu'un souvenir parut presque une nouveauté. Mais ses romans n'eurent rien d'espagnol que les noms et les lieux de la scène : c'est l'esprit et les mœurs françaises qu'il retrace, et dans cette perpétuelle alhision aux ridicules de sa patrie, dans ce retour d'imagina-

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tion, n y a qnelqae chose qui plait, parce qa*on le derine: on sent qae les Pyrénées ne soôt qu'une barrière mise entre quelcpies amours-propres ombrageux et la malice de Fauteur* Ce voyage innocent ne dépayse personne, et an milieu des vices et des passions espagnoles, le lecteur sourit comme à la Tue â^vai portrait que nous connaissons.

La Bruyère, dans le siècle précédent, avait peint les caractères de rhonune, mais isolés et sans liaison : U fait brusquement passer son lecteur d'un sujet à un autre, et Ton se fatigua peut-être de trébucher ainsi de réflexions en réflexions. Le Sage conçut ridée de nous donner un guide qui nous dirigeât au milieu de ce labyrinthe des passions humaines, et si, dans le IHabU boiteux, il n'essaya pas de tout ramener à un personnage principal, du moins Û inventa un cadre où vîennoit apparaître tour à tour les tableaux de nos vices. Ici l'unité est dans la f<»ine, mais pas encore dans le pers(»mage; c'est un roman à tiroirs, et si Us Fâcheux de Molière^ tout remplis de portraits finement tracés, annonçaient la comédie de caractère qui allait naître dans le MUanlhrape, le Diable bmleux, où les peintures de nos vices se succèdent avec une rapidité si gaie et si spirituelle, présageait aussi le r«»nan de caractère : Le Sage le créa dans Gil Bias.

Le roman peut être tantôt le récit d'événements fictifs, tantôt le développement d'une passion , et tantôt enfin la pein^ ture des mœurs sociales. L'antiquité nous a laissé quelques essais dans le roman d'événements et de passions, aucun dans le roman de mœurs. Peut-être Tétat de la société s'opposaitil à la naissance de ce genre; en effet, à Athènes où l'on vivait, pour ainsi dire, sur la place publique, quel mérite y aurait-il eu à retracer ce qu'on voyait sans cesse, quelle finesse à révéler ce qu'on ne cachait pas, queUe sagacité à pénétrer ce qu'on ne dérobait pas à la vue? 11 a fallu le secret de notre vie domestique pour donner à l'observation de mœurs l'attrait d*un mystère qu'on dévoile. A Rome , il semble qu'un autre obstacle ait empêché la naissance du roman de mœurs, et que la fierté romaine ait protégé les vainqueurs du monde contre ces révélations qui eussent appris aux peuples les petitesses de leurs maîtres : c'était dans nos sociétés modernes, au milieu de la civilisation de nos mœurs perfectionnées jus-

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qu'à la corruption, qiie devait naître le roman de caractère.

Un jour le Tasse, à l'aspect d'une belle campagne où la nar ture avait déployé toutes ses richesses, disait à un ami : Voistu? voilà mon poème. Le Sage àTaspccr de cette société toute diversifiée de vices et de ridicules, put dire : Voilà mon roman. Mais il fallait mettre en ordre tous ces matériaux confus ; Ufallait trouver l'art de faire ressortir tous ces divers personnages qui allaient entrer dans son tableau. Le Sage vit le but qu'il fallait atteindre et la route qu'il devait prendre; il possédait à la fois l'esprit qui observe, et l'esprit qui invente. Molière, dans ses comédies, avait peut-être trop sacrifié l'intrigue au développement des caractères; Le Sage voulut éviter cet écueil ; il voulut que la peinture des mœurs ne nuisit jamais à l'intérêt de l'action. La tâche était difficile; il fallait que le cadre fût assez large pour admettre tous ces portraits qui devaient paraître successivement : ce n'était pas ici une action théâtrale où l'intérêt, resserré dans les limites de quelques heures, est plus vif et plus rapide, où il est concenti'é sur quelques personnages annoncés dès le<ldbut : c'est une action longue et diverse où les personnages paraissent et dispaiaissent tour à tour, où il faut sans cesse multiplier les couleui^s, donner à chacun une nuance , passer de l'un à l'autre, sans cependant perdre de vue le principal personnage qui s'avance comme au milieu d'une vaste galerie de portraits, qui tous ont un rapport direct avec lui.

Le Sage a su résoudre ce problème; il a su faire à la fois un roman d'intrigue et de caractère. Voyons d'abord quels sont les ressorts de Touvrage; ils sont simples, mais habilement combinés pour développer les mœurs et les passions. Son héros est pauvre, sans appui, et il sort de son village pour entrer dans le monde avec beaucoup d'espérance, un esprit ordinaire, quelques ducats, et une mule vieille et rétive. Eh bien, la nécessité développera ses moyens, et ses luttes nous intéresseront. Ce n'est pas un de ces esprits d'intrigue, un de ces Figaros audacieux, qui, dans l'orgueil de leur friponnerie, ne craignent rien et appellent les aventures : je l'eu aime mieux; c'est un homme simple qui est plus rapproché de nous; nous pouvons douter de ses succès S£ms faire injure à ses talents; il n'est point assez fort pour que les chances du combat

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no puissent ôtrc quelquefois incertaines, et cette incertitude nous promet du plaisir.

Ainsi que Don Quichotte y Gil Bias est souvent malencontreux; mais ici ses mésaventures sont toujours instructives. 11 y a diuis Don Quichotte quelque chose de triste à la fois et de boutVon : nous rions des malheurs du bon gentilhomme; mais )xnirtant il n'est ridicule que parce que son siècle a ehangi^; il n'expie i^as ses torts, mais sa maladie; et, en lui rel\)sant notin? pitii^, nous n'avons pas Texcuse de lui reprocher ^'s fautes, («il Bias est puni tantôt de sa vanité et de w |MV!^>iupliiiau tantôt de son imprudent bavardage. Dans Ctn\aute$. U> plai:idr naît de ce contraste perpétuel de la so- ^h^\K\ telle i|Me Twit faite les vices et les mœurs des hommes, *vtv Ia 55;^H^kUi^, telle que la voit le cerveau chevaleresque du Wixvi. Ici» ce qui \Jiaît, c*est cette facilité de Gil Bias à se plier j^ Umie» les intluences des circonstances et des hommes. On dii>«lt que Le Sa^çe, dans son projet de retracer dans ce roimu tant d'individus divers , ait voulu faire de Gil Bias une •W'te de mhH)h* qui pût recevoir torn' à tour leurs diverses imagos : c'est un trait de sagacité de peindre ainsi les caractères par l'impression qu'ils produisent sur les autres.

tes changements de foiiune de Gil Bias sont brusques et rapides. Tour à tour pauvre et riche sans transition, secrétaii^e de ministre et prisonnier, il ne décline pas , il tombe : aussi est-il toujours comique. La lenteur de la chute et de IVlévation nous donne le temps de nous mettre d'accord avec notre état ; et le contraste de nos mœurs et de notre condition disparaît et s'efface : mais dans ces brusques révolutions de la fortune, l'homme s'élève ou tombe avec toutes ses opinions et tous ses préjugés antérieurs; et, forcé de prendre soudainement de nouvelles allures, il se trouve gêné, contraint et ridicule. 11 peut nous être permis de croire qu'une expérience récente éclairait alors Le Sage, et que le spectacle des caprices du sort, à l'époque de Law, de ces saturnales de la fortune qui confondaient le maître et le valet, où chacun avait l'habit du jour, tout en conservant encore le geste et le ton de la veille; il est permis de croire, disons-le, que cet aspect ne fut pas inutile à Le Sage, et qu'il ne fit que personnifier dans son héros ce qu'il avait vu dans le monde.

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Si nous examinons les détails, quelle finesse d'observation^ lorsqu'il nous montre Gil Bias qui, dupe dans sa pauvreté. Test encore dans sa richesse; mais qui s'élève alors, pour ainsi dire, des mains des fripons subalternes dans celles des fripons titrés, toujours trompé, mais alors avec plus de cérémonies! Quelle leçon profonde dans cette ' corruption des mœurs de Gil Bias lorsqu'il devient courtisan, lui, dont la vertu s'était échappée, blessée, il est vrai, mais encore vivante, de la caverne des voleurs et du foyer des comédiens ! Quelle vérité dans la peinture de toutes ces petites protections qui poussent Gil Bias de la cuisine dans l'antichambre, et de l'antichambre dans le cabinet du ministre ! quelle sagacité d'avoir su le placer dans la condition de valet! quel meilleur poste pour découvrir les faiblesses humaines, et qui pourrait dérober ses défauts et ses ridicules à cet examen de tous les jours, à cet espionnage de tous les moments! aussi quelle inépuisable variété de peintures délicates ! Les caractères y sont saisis sous toutes leurs métamorphoses et sous toutes leurs formes , depuis l'auteur grand seigneur, jusqu'à Fauteur simple bourgeois; depuis l'archevêque de Grenade et ses homélies, jusqu'au fils du barbier Nunez et ses pièces de théâtre. Quelle diversité de mœurs depuis le chanoine gourmet de Valladolid, qui a peut-être donné l'idée du vieux célibataire, jusqu'au maigi*e docteur Sangrado, cet apôtre et cet apostat de la saignée et de Teau , dont la désolante allusion sera à jamais l'effroi des charlatans! Faut-il peindre quelqu'un de ces caractères désordonnés que la société repousse de son sein, quelqu'un de ces hommes énergiques et cruels que nos romanciers affectioiment maintenant? Voyez le caractère de Rolando, le chef des voleurs : n'y retrouve-t-on pas cette immoralité orgueilleuse et insouciante qui se venge du mépris qu'elle mérite, par des satires contre les hommes? A côté de cette peinture fière et hardie, quel contraste que celui de ces chevaliers d'industrie , qui n'ont que la bassesse du vol et l'hypocrisie de la friponnerie! Il semble que le roman de Le Sage soit un vaste répertoire de nos folies et de nos vices : ce n'est pas seulement la peinture des mœurs françaises, c'est la peinture du cœur humain. Parlerons-nous maintenant de la morale des ouvrages de

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Le Sap:©? Avouons-le, c'est en vain qu'on y chercherait quelque chose de cette morale sublime et élev^ qu'on trouve dans les romans de Richardson , et dans la dernière partie de VHèhfse. On voit dans Le Sage un homme qui n'a ni assei de passion pour la vertu, ni assez d'indignation contre le vice; il y a dans ses récits, où paraissent tour à tour Thonnèfe homme et le fripon, une indifTérence sceptique qui nous afllige et nous clioque : quelquefois même lorsqu'il peint quelque tour de filouterie adroitement combiné, on se plaint de trouver une sorle de gaieté qui ressemble à de l'approbation. On dirait qu'à ses yeux la vie n'est qu'ime partie de jeu, et qu'il n^ipplaudit qu'à l'adresse ; il semble qu'il considère la conduite des particuliers, conune Machiavel la conduite des princes, et ne juge que la question du phis ou moins d*hd)iletë. C'est surtout dans Guzman d'Alfarache que Ton sent ce défaut de pensées élevées. Non que nous prétendions exiger de Le Sage de prêcher toujours la morale, et de changer ses romans en sermons; mais on y regrette un sentiment secret de haine pour le vice et d'amour pour la vertu ; dans GO Bias au moins retrouve-t-on cette intention morale qui soulage la conscience du lecteur. On voit que son principal but est toujours d'amuser, et qu'il craint surtout d'échouer contre ces deux écueils des moralistes, l'ennui et la perfection du liéros; mais du moins tout y est combiné pour produire un intérêt dont nous n'ayons pas à rougir. Gil Bias est simple dans sa morale comme dans ses aventures; ses principes et sa destinée ne sont jamais des exceptions. Ce n'est pas un de ces modèles de vertu dont la sublimité nous décourage et nous désespère : il va terre à terre avec nous; il tombe, il se relève; mais, sans vouloir nous imposer l'imitation, il nous montre tantôt ce qu'il faut faire, tantôt ce qu'il faut éviter : il trébuche quelquefois, mais jamais il ne s'enfonce tout à fait dans le vice ; et U y a en lui une bonhomie naturelle qui revient à la vertu sans efforts et sans passion. Il répand sur tout une teinte de naïveté toujours aimable, soit qu'il demande plaisamment à Dieu de ne pas charger sa conscience des coups d'escopette qu'il tire sur la voitm^e des voyageurs, et des saignées qu'il ordonne chez Sangrado, soit qu'il tombe torn* à tour des mains des voleurs dans celles des

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alguazils, et de la caverne dans la prison. Enfin, il sait aussi nous ofîrir quelquefois de profondes leçons de morade; et, lorsque Gil Bias revient à Oviedo voir mourir un père qu'il a oublié dans llnsolence de sa prospérité, n^ a*t-il pas une observation de mœurs judicieuse dans ce luxe déplacé des funérailles du pauvre écuyer, et une leçon frappante dans cette indignation tumultueuse des habitants d'Oviedo, qui voient prodiguer aux obsèques du père plus qu'il n'aurait fallu pour adoucir sa vie? Peut-être cependant Le Sage songe-t-il plus encore à peindre ici le parvenu qu'à nous faire haïr le mauvais fils; la leçon morale n'est qu'accessoire, et il finit son chapitre en nous disant ; « Avis aux gens du commun » qui*, après s'être enrichis hors de leur pays , veulent y re- » tourner pour faire les gens d'importance. »

Le Sage était dans la force de l'âge et du talent lorsqu'il fit Gil Bias, et c'est dans ce roman qu'il faut chercher son génie. Plus tard, ses ouvrages commencent déjà à se ressentir de la frœdeur de la vieillesse; et le Bachelier de Salamanque, où la multiplicité des aventures remplace la fécondité des obser^ vations, annonce le déclin de l'auteur. Nous retrouvons encore pourtant sa sagsuïité accoutumée à mettre son héros dans des situations où il puisse découvrir facilement les ridicules de l'humanité. Si naguère, dans le Diable boiteux, Asmodée enlève brusquement les toits des maisons de Madrid, pour découvrir les passions de leurs propriétaires, ici, comme dans Gil Bios, le moyen est plus naturel et plus efficace, et le préceptorat n'est pas moins bien choisi que la domesticité, pour révéler à notre curiosité le secret des ridicules et des vices domestiques. Je ne sais quel dieu de la mythologie souhaitait que l'homme eût au cœur une fenêtre qui laissât apercevoir ses plus secrètes pensées ; il semble que Le Sage dans ses ouvrages ait voulu réaliser cette allégorie : mais id son bachelier quitte trop tôt son rôle d'observateur pour prendre celui d'un héros de roman, poursuivant jusqu'en Amérique son épouse enlevée. Ce ne sont plus des portraits fins et ingénieux de nos défauts, ce sont des aventures bizarres, des reconnaissances, des déguisements, et tous ces ressorts usés des romans espagnols. La lecture de cet ouvrage nous rappelle involontairement le souvenir des dernières ho-

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