‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 5 sur 296 · XYI NOTICE SUR LE SAGE · texte numérisé non relu

XYI NOTICE SUR LE SAGE

mélies de Tarchevêque de Grenade; et^ si la prédiction de Le Sage pour ce roman n'est pas une de ces anecdotes inventées à plaisir, si, comme le prélat espagnol, il chérissait les derniei's fruits de son talent, c'est ici son expérience personnelle qui prouverait l'exactitude de ses observations, et il serait lui-même le témoignage vivant de la fidélité de ses portraits : tant il est vrai que le génie, pas plus que la beauté, ne veut se convaincre qu'il vieillit.

Le Sage dans ses romans avait dû négliger l'intérêt des gi*ands événements et des passions violentes : il voulait |)cindre l'homme de la société ; et au milieu des grandes catastrophes ou des grands sentiments, c'est l'homme de la nature qui reparaît. Hors du cercle ordinaire de la vie les ridicules s'effacent : aussi voit-on Le Sage, tout en voulant animer ses personnages, leur dispenser la vie avec une sorte de réserve; et l'on sent qu'il craint sans cesse d'effacer cette empreinte des habitudes sociales qu'il veut reproduire dans ses portraits. Un auteur moderne, Walter Scott, dans ses romans a suivi une route différente. Comme Le Sage, il peint l'humanité, et ses peintures sont aussi variées que fidèles; mais il nous montre l'homme au milieu du tumulte des événements et des passions; il affranchit ses héros de toutes les conventions de la société, et il aime à représenter l'humanité dans toute l'indépendance de ses passions et de ses vertus.

Osons comparer ici rapidement le talent de ces deux grands romanciers.

Walter Scott travaille avec son imagination. Le Sage avec son esprit : l'un, scrupuleux observateur de la vérité historique, recueille les préjugés nationaux, les opinions de l'époque et les superstitions populaires; chez lui, les passions générales des hommes sont subordonnées à toutes ces circonstances des temps et des lieux. Chez l'autre, ce n'est point le Français ou l'Écossais, l'homme du seizième ou du dix-septième siècle que nous voyons dépeint, c'est l'avare, c'est l'ambitieux. Tous deux excellent à peindre des personnages d'une condition inférieure, et à leur prêter une sorte de dignité littéraire; mais dans l'un, c'est la finesse de l'esprit, dans l'autre, c'est l'énergie des passions qui les élèvent à nos yeux

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au-dessus de leur état. Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses héros à la gaieté d'une intrigue ; on reconnaît l'auteur comique : Walter Scott donne aux siens quelque chose de fier et d'énergique. On ne s'avise pas, en lisant l'un, de penser à ce que pouiTaient être ses héros, si, enlevés à leurs petites passions, ils étaient transportés au milieu du tourbillon des révolutions; on sent même qu'ils ne sont pas faits pour ces grandes épreuves; en lisant l'autre, on est embarrassé de savoir comment tous ces hommes qui ont quelque chose d'âpre et de gigantesque comme les rochers de lem* Ecosse, pourraient se rapetisser à la vie du ménage. Donnez à Walter Scott l'Espagne pour théâtre d'un roman', ce n'est pas dans Madrid ou dans Seville qu'il choisira son héros et sa scène, c'est au milieu des montagnes d'où s'élançaient jadis les compagnons de Pelage. Enfin, celui-ci a peint la vie tranquille des monarchies, celui-là l'existence agitée et dramatique des révolutions, et tous deux ont retracé ce qu'ils voyaient : l'un vivait dans le dix-huitième siècle, où l'homme sonuneillaii dans le repos du luxe et des beaux-arts; l'autre vit au milieu des agitations du dix-neuvième; tous deux aussi ont bien connu l'esprit de leur époque. Aujourd'hui, le roman historique répond à l'état de la société; car il nous montre l'honrune passionné pour de grands intérêts, occupé à défendre, ou son culte, ou sa liberté, ou sa patrie ; et dans le dix-huitième siècle, où l'homme n'était pas encore né à l'existence politique, où les relations du monde étaient tout pour lui, il aimait à retrouver dans le roman de mœurs, cette société qu'il voyait autour de lui. Le Sage servit ses contemporains selon leur goût : dans ses pièces de théâtre, c'est encore la société qu'il retrace.

La société présentait alors un spectacle à la fois triste et singulier : un roi vieillissant qui survivait à sa gloire comme à sa famille, majestueux encore, mais qui- n'avait plus que la majesté de la résignation ; un peuple malheureux et bientôt mécontent, qu'aigrissaient à la fois ses misères présentes et le souvenir de sa splendeur passée; et au milieu de cet ^aissenient général, la scandaleuse puissance des traitants et des maltôtiers.

Je ne sais si dans Turcarci Le Sage voulut se venger de

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