LIVRE n, CHAP. YIU
ne leg croyait pas fort capables de fitire de dangereuses impressions. 11 ÙMt ajouter à cela qu'il ne pensait pas avoir le moindre sujet de crainte^ Mergeline étant une dama jeune et heUe è la vérité^ mais d'une vertu si sauvage qu'elle ne pouvait souffiir les regards des hommes, Il ne lui faisait donc pas un crime d*un passe-temps qui lui paraissait innocent et hùoùèiBy et il nous laissait chanter tant qu'il nous plaisait.
Un soir, comme j'arrivais à la porte du médecin, dans Tintentiim de me réjouir à mon ordinaire, j'y trouvai le vieil écuyer qui m'attendait. Il me prit par la main, et me dit qu'il ▼oolalt ikire un tour de promenade avec moi avant que de commencer notre concert. En même temps il m'entraîna dans une me détournée, où, voyant qu'il pouvait m'entretenir en liberté : Diego, mon fils^ me dit-il d'un air triste, j'ai quelque diose de particulier à vous apprradre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l'un et l'autre de nous amuser tous les soirs à faire des concerts à la porte de mon maître. J'ai sans doute beaucoup d'amitié pour vous 3 je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à chanter; mais si j'avais prévu lé malheur qui nous menace, vive IHeu! j'aurais choisi un autre endroit pour vous donnei* des leçons. Ce discours m'effiraya. Je priai l'écuyer de s'expliquer plus clairement, et de me dire ce que nous avions à craindre, car je n'éteds pas homme à braver le péril, et je n'avais pas encore fait mon tour d'Espagne. Je vais, reprit-il, TOUS conter ce qu'il est nécessaire que vous sacliiez pour bien comprendre tout«le danger où nous sommes.
Lorsque j'entrai, poursuivit-il, au service du médecin, et fl y a de cela une année, il me dit im matin, après m'avoir conduit devant sa femme : Voyez, Marcos, voyez votre maîtresse; c'est cette dame que vous devez accompagner partout. J'admirai dona Mergelina; je la trouvai merveilleusement belle, faite à peindre, et je fus particulièrement charmé de l'air agréable qu'elle a dans son port. Seigneur, répondis-je au médecin, je suis trop heureux d'avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergeline, qui me*dit d'un ton brusque : «Voyez donc cehii-là, il s'émandpe vraiment. 7> Oh! je n'aime point qu'on me dise des douceurs, moi.» Ces paroles, sorties'd'une si belle boudiie, me surprirent étiangc-
ment; je ne pouvais concilier ces façons de parler rustiques et grossières ayéc l'agrément que je voyais répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari, il y était accoutumé; et, s'appldudissant même d'avoir une épouse d^un si rare caractère : Marcos, me dit-il, ma femme est un prodige de vertu. Ensuite, comme il s'aperçut qu'elle se cou* vrait de sa mante et se disposait à sortir pour aUer entendre la messe, il me dit de la mener à l'église. Nous ne fûmes pas plutôt dans la rue, que nous rencontrâmes, ce qui. n*est pas extraordinaire, des hommes qui, frappés du hon air de dona Mergelina, lui dirent, en passant, des choses fort flatteuses. Elle leur répondait ; mais vous ne sauriez vous imaginer jusqu'à quel point ses réponses étaient sottes et ridicules. Us en demeuraient tout étonnés, et ne pouvaient concevoir qu'il y eût au monde ime iemme qui trouvât mauvais qu^on la ^ louât. Eh! madame, lui dis-je d'abord, ne faites point d'attention aux. discours qui vous sont adressés ; il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur. Non, non^ me repartit-elle, je veux apprendre à ces insolents que je ne suis point femme à souffrir qu'on me manque de respect. Enfin il lui échappa tant d'impertinences, que je ne pus m'eiQpècher de lui dire tout ce que je pensais, au hasard de lui déplaire. Je lui représentai, avec le plus de ménagement toutefois qu'il me fut possible, qu'elle faisait tort à la nature, et gâtait mille bonnes qualités par son humeur sauvage ; qu'une femme douce et polie pouvait se faire aimer sans le secours de la beauté, au lieu qu'une belle personne, sans la douceur et la politesse, devenait un objet de mépris. J'ajoutai à ces raisonnements je ne sais combien d'autres semblables, qui avaient tous pour but la correction de ses mœurs. Après avoir bien moralisé, je craignais que ma franchise n'excitât la colère de ma maîtresse, et ne m'attirât quelque désagréable repartie; néanmoins elle ne se révolta pas contre ma remontrance; elle se contenta de la rendre inutile, de même que celles qu'il me prit sottement envie de lui fah^e les jours suivants.*
Je me lassai de l'avertir en vain de ses défauts, et |e l'abandonnai à la férocité de son naturel. Cependant, le croiricz-YOus? cet esprit farouche, cette orgueilleuse femme qst
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dqmis deux mois entièrement changée d'humeor. EDe a de l'honnêteté pour tout le monde^ et des manières ti^ès-agréahles. Ce n'est plus cette même Mergeline qui né répondait que des sottises aux hommes qui lui tenaient des discours obligeants; elle est devenue sensible aux louanges qu'on lui donne; elle aime qu'on lui dise qu'elle est belle^ qu'un honmie ne peut la voir impunément : les flatteries lui plaisent; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable^ et ce qui doit encore Yoin étonner davantagç^ c'est d'apprendre que vous êtes l'auteur d'un si grand miracle. Oui^ mon cher Diego^ continua l'écuyer^ c'est vous qui avez ainsi métamorphosé dona Mergelina : vous avez fait une brebis de cette tigresse; en un mot^ TOUS TOUS êtes attiré son attention. Je m'en suis, aperçu plus d'une fois; et je me connais mal en femmes^ ou bien eue a conçu pour tous un amour très-Tiolent. Yoilà^ mon fils^ la triste nouTelle que j'avais à vous annoncer^ et la fâcheuse cmjoncture où nous no«is trouvons.
Je ne vois pas, dis-je alors au vieillard, qu'il y ait là dedans on si grand sujet d'affliction pour nous, ni que ce soit un malheur pour moi d'être aimé d'une jolie dame. Ah ! Diego, j^pliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme ; vous ne voyez que l'appât, vous ne prenez point garde à l'hameçon ; vous ne regardez que le plaisir, et moi, j'envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fin ; si vous continuez de venir chanter à notre porte, vous irriterez la passion de Mei^eline, qui, perdant peut-être toute retenue, laissera voir sa faiblesse au docteur Oloroso S son mari; et ce mari, qui se montre aujourd'hui si complaisant, parce qu'il ne croit pas avoir sujet d'être jaloux, deviendra fiirieux, se vengera d'elle, et pourra nous faire, à vous et à moi, un fort mauvais parti. Eh bien ! repris-je, seigneur Marcos, je me rends à vos raisons, et m'abandonne à vos conseils. Prescrivez-moi la conduite que je dois tenir pour prévenir tout sinistre acci-
' Ohmo, odoriférant, de bonne odeor. Cette dénomination contraste plaisamment avec la cassolette dont il seia bientôt parlé, et qui est de liavention de Vincent Ba* piœl dans la VU de Marc Obregon, Les Espagnols avaient mis ces sortes de scènes même sor lear théâtre, et Scarron n'a pas craint d'en souiller aussi notre scène française dans son Don Japh^t et Arménie,
dent. Nous n'avons qu'à ne plus faire de concerts^ re{iiii-3. Cessez de paraître devant ma maîtresse : quand elle ne vous verra plus, elle reprendra sa tranquillité. Demeurei ehes votre maître^ j'irai vous y trouver, et nous jouerons là da b guitaro sans péril. J'y consens, lui dis-je, et je vous promets de ne plus mettre le pied chez vous. Effectivement je réicdus de ne plus aller chanter à la porte du médecin, et de me tenir désormais renfermé dans ma boutique, puisque fêtais un homme si dangereux à voir.
Cependant le b<m écuyer Marcos, avec toute sa pmdenoe^ éprouva, peu de jours après, que le moyen qu'il avait îmir giné pour éteindre les feux de dona Mergelina produisait ira effet tout contraire. La dame, dès la secondé nuit, ne m'eiy^ tendant point chanter, lui demanda pourquoi nous avioni discontinué nos concerts, et pour quelle raison elle ne me voyait plus. 11 répondit que j'étais si occupé, que je ii^avals pas un moment à donner à mes plaisirs. Elle paroi se oon» tenter de cette excuse, et pendant trois autres jours eocere «lie soutint mon absence avec assez de fermeté; mais au bout de ce temps-là, ma princesse perdit patience, et dit à écuyer : Vous me tirompez, Marcos; Diego n'a pas cessé sujet de venir ici, il y a là-dessous un mystère que je veux éclaircir. Parlez, je vous l'ordonne ; ne me cachez Hen. Ma* dame, lui répondit-il en la payant d'une autre défaite, puisque-vous souhaitez de savoir les choses, je vous dirai qu'il lui est souvent arrivé, après nos concerts, de trouver chez lui la table desservie; il n'ose nlus s'exposer à se coucher sans souper. Comment, sans souper ! s'écria-t-elle avec chagrin; que ne m'avez- vous dit cela plus tôt? Se coucher sans souper! ah! le pauvre enfant! Allez le voir tout à l'heure, et qu'il revienne dès ce soir; il ne s'en retournera plus sans manger; il y aura toujours un plat pour lui.
Qu'entends-je 1 lui dit l'écuyer en feignant d'être surpris de ce discours : quel changement, ô ciel ! Est-ce vous, madame, qui me tenez ce langage? Et depuis quand êtes-vous si pitoyable et si sensible? Depuis, répondit-elle brusquement, depuis que vous demeurez dans cette maison, ou plutôt depuis que vous avez condamné mes manières dédaigneuses, et que vous vous êtes efforcé d'adoucir la rudesse de mes mœurs. Hais,