‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 41 sur 296 · LIVRE n, CHAI^. YII. H · texte numérisé non relu

LIVRE n, CHAI^. YII. H

Iiâas! ajouta-t-elle en s'attendrissant^ j'ai pnaaé de rupe à Tauti^ extréitiité : d'altière et d'insensible que j-étais^ Je snif devenue trop douce et trop tendre : j'aime votre jeune and Diego^ sans que je puisse m'en défendre ; et son absence^ bien loin d'afTaiblir mon amour, semble lui donner de nouvelles forces. Est-il possible, reprit le vieillard, qu'un jeune homme qui n'est ni beau ni bien fait, soit l'objet d'une passion si fcoie? Je vous pardonnerais vos sentiments, s'ils vous avaient été inspirés par quelque cavalier d'un mérite brillant... Ahl Marcos^ interrompit Meiigeline, je ne ressemble donc point amc antr^ personnes de mon sexe; ou bien, malgré votra longue expérience^ vous ne les connaisses guère, si vous croyécq[ue le mérite les détermine à faire un choix. Si j'en juge par moUmême, elles s'engagent sans délibération. L'amour est un dérèglement d'esprit qui nous entraine vers un objet, et nmis Y attache malgré nous : c'est une maladie qui nous Tient comme la rage aux animaux. Cessez donc de me repr&enter que Diego n'est pas digne de ma tendresse; U suffît que Je l'aime, pour trouver en lui mille belles qualités qui ne frappent point votre vue, et qu'il ne possède peut-être pas. Vous avez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pas la moindre attention, il me paraît fait à ravir, et plus beau que le jour. De plus, il a dans la voix une douceur qui me touche, et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. Mais, madame, répliqua Marcos^ songez-vous à ce qu'est Diego? La bassesse de sa condition... Je ne suis guère plus que lui, interrompit-elle encore, et quand même je serais ime femme de qualité, je ne prendrais pas garde à cela.

Le résultat de cet entretien fût que l'écuyer, jugeant qu'il ne gagnerait rien alors sur l'esprit de sa maîtresse, cessa dd coiâ)attre son entêtement, comme un adroit pilote cède à la tempête qui l'écarté dû port où 11 s'est proposé d'aller. Il fit plus; pour satisfaire la patronne, il vint me chercher, me* prit à part, et après m'avoir conté ce qui s'était passé entre elle et lui : Tous voyez, Diego, me dit-il, que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la porte dô Mergeline. U faut absolument, mon ami, que cette dame vous moie> autrement elle pourrait faire quelque folie qui nui*.

rait plus que toute autre chose à sa réputation. Je ne fis point le cruel ; je répondis à Marcos que je me rendrais chez loi sur la fin du jour avec ma guitare; qu'il pouvait aller porter cette agréable nouveUe à sa maîtresse. Il n'y manqua pas; et — ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet de ravissement d'apprendre qu'elle aurait ce soir-là le plaisir de me vwr et de m' entendre.

Peu s'en fallut pourtant qu'un incident assez désagréable ne la frustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de ches mon maître avant la nuit^ qui^ pour mes péchés ^ se trouva, très-obscure. Je marchais à tâtons dans la rue^ et j'avais îajL peut-être la moitié de mon chemin^ lorsque d'une fenêtre omme coifia d'une cassolette qui ne chatouillait point l'odorat» Je puis dire même que je n'eii perdis rien^ tant je fus biea ajusté ! Dans cette situation^ je ne savais à quoi me résoudre: de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades! c'était me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde; d'aller aussi chez Mergeline dans le bel état où j'étais, cela me faisait de la peine. Je pris pourtant le parti de gagner la maison du médecin. Je rencontrai à la porte le vieil écuyer, qoi m'attendait. Il me dit que le docteur Oloroso venait de se coucher , et que nous pouvions librement nous divertir. Je répondis qu'il fallait auparavant nettoyer mes habits; en même temps je lui contai ma disgrâce. 11 y parut sensible^ et me fit entrer dans une salle où était sa maîtresse. D'abord que cette dame sut mon aventure , et me vit tel que j'étais , elle me plaignit autant que si les plus grands malheurs me fussent arrivés; puis, apostrophant la personne qui m'avait accommodé de cette manière^ elle lui donna mille malédictions. Eh! madame, lui dit Marcos, modérez vos transports; considérez que cet événement est un pur effet du hasard; il n'en faut point avoir un ressentiment si vif. Pourquoi, s'écria-t-dle avec emportement , pourquoi ne voulez-vous pas que je ressente vivement l'offense qu'on a faite à ce petit agneau, à cette colombe sans fiel, qui ne se plaint pas seulement de l'outrage qu'il a reçu? Âh ! que ne suis-je homme en ce moment pour le venger*!

' La dame Hei^eline n*aiirait pas eu sans doute la résignation da savant Mésengny, céliUire foivain Jansénifte, qui» sortant un beau jour pare d'une WttttBQ neiiTef reçoK

■raion finies, cette charitable femme alla chercher elledans la cuisine, du pain, dû vin, et quelques morla mouton rôti, qu'elle avait mis à part pour moi. Elle ;ea de manger; et prenant plaisir à me senrir, tantôt coupait ma viande, et tantôt elle me versait à boire, tout ce que nous pouvions laire, Harcos et moi, pour ipficher. Quand j'eus soupe, messieurs de la symphonie arërent i bien accorder leurs vois avec leur guitare. [mes un concert qui charma Mergelinc. Il est vrai que Itections de chanter des airs dunl les paroles flattaient urar; et il faut remarquer qu'en chantant je la regari^quefcis du coin de l'œil, d'une manière qui mettait Guii étoupes ; car le jeu commençait à me plaire. Le t, quoiqu'il durit depuis longtemps, ne m'ennuyait Pour la dame, à qui les heures paraissaient des ma- , elle aurait volontiers passé la nuit à nous entendre, ai . écuyer, à qui les moments paraissaient des heures, ne Bit souvenir qu'il était déjà tard. Elle lui donna bien B la peine de répéter cela. Mais elle avait affaire à un e infatigable là-dessus; il ne la laissa point en repos ne fusse sorti. Comme il était sage et prudent, et qu'il sa maîtresse abandonnée à une folle passion, il craiifil ne nous arrivât quelque traverse. Sa crainte fut t justifiée : le médecin , soit qu'il se dout&t de quelque le secrète, soit que le démon de la jalousie, qui l'avait

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ne souffrirait pas davantage qu'on reçût chez lui des étrangers.

Marcos me signifia cette déclaration^ qui me regardait par» ticulièrement^ et dont je fus très-mortiâë. J'avais conçu des espérances que j'étais fâché de perdre. Néanmoins^ pour rapporter les choses en fidèle hiistorien, je vous avouerai que Je pris mon mal en patience. Il n'en fut pas de même de Merge* line : ses sentiments en devinrent plus vifs. Mon cher MariDos, dit-^lle à son ëcuyer^ c'est de vous seul que j'attends du secours. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse voir secrfete^ ment Diego. Que me demandez-vous? répondit le viefflaond avec colère. Je n'ai eu que trop de complaisance pour tous. Je ne prétends point, pour satisfaire votre ardeur itisetiséé^ contribuer à désiionorer mon maître, à vous perdre de vépOr tation, et à me couvrir d'infamie , moi qui ai toujours pôné pour un domestique d'une conduite irréprochable, raind^ mieux sortir de votre maison, que d'y servir d'une QUUdère si honteuse. Ahl Marcos, interrompit la dame tout eflhiyéé de ces dernières paroles, vous me percez le cœur quand to>u9 me parlez de vous retirer. Cruel, vous songez à m'abandcmner après m'avoir réduite dans Fétat où je suis? Rendes-md donc auparavant mon orgueil et cet esprit sauvage que vous m'avez ôté. Que n'ai-je encore ces heureux défauts! je serais aujourd'hui tranquille ; au lieu que vos remontrances indiscrètes m'ont ravi le repos dont je jouissais. Vous avez corrompu mes mœurs en voulant les corriger... Mais, poorsuivit-elle en pleurant, que dis-je, malheureuse? pourquoi vous faire d'injustes reproches? Non, mon père, vous n'êtes point l'auteur de mon infortune; c'est mon mauvais sort qui mô prépai*ait tant d'ennui. Ne prenez point garde, je vous en conjure > aux discours extravagants qui m'échappent. Hélas! ma passion me trouble l'esprit : ayez pitié de ma fkiblesse; vous êtes toute ma consolation; et si ma vie vous est chère ^ ne me refusez point votre assistance.

A ces mots ses pleurs redoublèrent, de sorte qu'elle ne put continuer. Elle tira son mouchoir; et, s'en couvrant le visage^ elle se laissa tomber sur une chaise, conmie une personne qui succombe à son affliction. Le vieux Marcos, qui était peutèti^e la meilleure pâte d'écuyer qu'on vit jamais, ne résista point à un spectacle si touchant; il en fut vivement pénétré;

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