‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 47 sur 296 · LIVRE 11^ CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE 11^ CHAP. IX

terreiir. Ah ! si je m'étais attaché au théâtre, je n'aurais ja- ' mais mis sur la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins ; je me serais baigné dans le sang. On aurait toujours vu périr dans mes tragédies, non-seulement les principaux personnages, mais les gardes mêmes; j'aurais égorgé jusqu'au souffleur : enfin je n*aime que refiroyable*; c'est mon goût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent la multitude , entretienneiit le luxe des comédiens, et font rouler tout doucement les auteurs.

Dans le temps qu'il achevait ces paroles, nous vîmes sortir du village et entrer dans la plaine un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe, ^étaient les deux époux, accompagnés de leurs paients et de leurs amis, et précéda de dix à douze joueui*s d'instruments, qui, jouant tous ensemble, formaient un concert très-bruyant. Nous allâmes au-devant d'eux, et Diego se fit connaître. Des cris de joie s'élevèrent aussitôt dans l'assemblée, et chacun s'empressa de courir à lui. 11 n'eut pas peu d'affaires à recevoir tous les té' moignages d'amitié qu'on lui donna. Toute sa famille et tous ceux mêmes qui étaient présents l'accablèrent d'embrassades; après quoi son père lui dit : Tu sois le bien venu, Diego ! Tu retrouves tes parents un peu engraissés, mon ami; je ne t'en dis pas davantage présentement ; je t'expliquerai cela tantôt par le menu. Cependant tout le monde s'avança dans la plaine, se rendit sous les tentes , et s'assit autour des tables qu'on y avait dressées. Je ne quittai pas mon compagnon, et nous dînâmes tous deux avec les nouveaux mariés, qui me parurent bien assortis. Le repas fut assez long, parce que le maître d'école eut la vanité de le vouloir donner à trois services, pour l'emporter sur ses frères, qui n'avaient pas fait les choses si magnifiquement.

Après le festin, tous les convives témoignèrent une grande impatience de voir représenter la pièce du seigneur Thomas^ ne doutant pas, disaient-ils, que la production d'un aussi beau génie que le sien ne méritât d'être entendue. Nous nous ap-

* VeffroyabUÎ ceci regarde les tragédies de Crcbillon. C'était le poète tragique le plus accrédité, lorsque Le Sage composait Gil Bias. Atrée et Thyeste avait été joué en 1707 ; Rhadamistej en 1711. On sait la raison que donnait Crébillon de cette préférence pour le genre terrible : € Il n'avait point eu à choisir ', Corneille avait prîç le » ciel j Bacine} U terre ; il pe loi restait plus que l'enfer*»

prochâmes du théâtre, au-devant duquel tou» les joueur» d'instruments s'étaient déjà placés pour jouer dans les entr'actes. Gomme chacun, dans un grand silence, attendait qu'on c<Miimençât, les acteurs parurent sur la scène; et l'auteur ^ le poème à la main, s'assit dans les coulisses, à portée deinuffler. Il avait eu raison de nous dire que la pièce était tragir que; car dans le premier acte, le roi de Maroc, par manière de récréation, tua cent esclaves maures à coups de flèches; dans le second, il coupa la tôte à trente officiers portu^ qu'un de ses capitaines avait faits prisonniers de guerre'j et dans le troisième enfin, ce monarque, soûl de ses femmes, mit le feu lui-même à un palais isolé où elles étaient enfermées, et le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves maures, de même que les officiers portugais, étaient des figures d'osier faites avec beaucoup d'art; et le palais, composé de cartcm, parut tout embrasé par un feu d'artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs qui semblaient sortir du milieu des flammes, dénoua la pièce et ferma le théâtre d'une façon très-divertissante*. Toute la plaine retentit du bruit des applaudissements que reçut une si belle tragédie; ce qui justifia le bon goût du poète , et fit connaître qu'il savait bien choisir ses sujets.

Je m'imaginais qu'il n'y avait plus rien à voir après les Amusements de Muley Bugentuf; mais je me trompais. Des timbales et des trompettes nous annoncèrent im nouveau spectacle : c'était la distribution des prix.; car Thomas de la Fuente, pour rendre la fête plus solennelle, avait fait composer tous ses écoliers, tant externes que pensionnaires, et U devait ce jour-là donner à ceux qui avaient le mieux réussi des livres achetés de ses propres deniers à Ségovie. On apporta donc tout à coup sur le théâtre deux longs bancs d'école, avec une armoire à livres remplie de bouquins proprement reUés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène, et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenait aussi bien sa morgue qu'un préfet de collège. Il avait à la main une feuille de papier où étaient écrits les noms de ceux qui de-

* Nous avons eu en France des pièces dont le dënoûment faisait pendant à celni4ft. En 1633 OR publia une tragédie qui commençait par le déluge universel. La scène était dans l'arcbe* En 1746 le Tbéàtre-Français donna aussi le déluge en feu d'artifice.

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valent remporter des prix. Il la donna au roi de Maroc , qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier qu'on nommait allait respectueusement recevoir un livre des mains du pédant ; puis il était couronné de laurier^ et on le faisait asseoir sur un des deux bancs y pour l'exposer aux regards de Tassistance admirative. Quelque envie toutefois qu'eût le maître d*école de renvoyer les spectateurs contents, il ne put en venir à bout , parce que, ayant distribué presque tous les prix aux pensionnaires, ainsi que cela se pratique, les mères de quelques externes prirent feu là-dessus, et accusèrent le pédant de partialité : de sorte que cette fête, qui jusqu'à oe moment avait été si- glorieuse pour lui, pensa finir aussi mal que le festin des Lapithes^.

' C'est nn trait ftuneaz dans Thistoire éH siècles hérolqiie4||[|lr{tlie&t ^It le priaM des Lapithes. Les Centaures de Thessalie, inTïtës à ses noces, ëtant ÎTres de vin, tov» lurent faire violence aux femmes des Lapitbes. Ce tai l'occasion d'un combat terrible et sanglant, où les Centaures succombèrent. Hésiode et Ovide en ont fait la peinture. Horace vent que cet exemple soH présent aux yeux des buteurs, pow qu'ils n'aboient pas des dons modérés de Baçcbus t

Ât, ne quis modici transiliat munera Liberi, Ceataurea monet cum Lapithis rixa super mero

Debellata

(Carmin, lib. 1, 16.)

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