‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 6 sur 296 · NOTICE SDR LE SAGE · texte numérisé non relu

NOTICE SDR LE SAGE

quelques traitante « ; mais l'expiation fut sanglante, et Fauteur dans cette pièce se montra le digne élève de Molière. Quelle verve comique en effet dans la peinture de cet épais financier tout gonflé d'or et de bêtise, dont les vices ne sont pas encore assez élégants pour échapper au ridicule, et qui, trompé par une coquette et un talel , moqué par tous les personnages, livré à l'humiliation d'avoir retrouvé sa famille qu'il fuyait, provoque le rire jusque dans ses malheurs, toiijours trop vil pour devenir intéressant, toujours trop niais poiu» n'être que méprisable. On a reproché à Le Sage de n'avoir peint dans cette pièce que des êtres dégradés : rien n'y repose la vue ; on n'y retrouve pas un de ces honmaes sur lesquels l'àme aime à s'arrêter avec complaisance. C'est sans doute un défaut de Le Sage de ne regarder la morale que comme un accessoire subalterne ; mais dans la comédie l'aspect du vice et de la bassesse n'est-il pas assez repoussant par luimême, sans qu'un personnage vienne proclamer son horreur, et nous avertisse de le haïr? La vertu humaine est-elle donc si fragile qu'il lui faille toujours un mentor au théâtre conune dans la vie ?

Bientôt, fatigué des cabales de théâtre et des coteries de la Comédie Française, Fauteur de Turcarel, que protégeaient en vain son talent et ses succès, porta ses ouvrages au théâti^e de la Foire. A côté de la Comédie Française, qui représentait nos chefs-d'œuvre dramatiques, s'était élevé, depuis 1705, un théâtre subalterne, longtemps abandonné aux bouffonneries italiennes et aux plaisirs de la populace. Persécutés par la Comédie Française, les forains avaient opposé l'adresse à la tyrannie des prétentions de leurs rivaux. On leur avait interdit le dialogue, ils avaient chanté; on proscrivait la chanson, ils s'étaient réfugiés dans la pantomime; et dans leurs métamorphoses diverses ils avaient su trouver l'art de toujours égayer le public. Bientôt leurs pièces, destinées d'abord au peuple, attirèrent jusqu'aux courtisans, et la gaieté licen-

* Crayant acheter le silence de l'auteur, comme iU avaient souvent acheté celai des chambres de justice, ils oITiircnt ceul iniile francs à Le Sa^, et voulurent, pour ainsi dire, transiger sur leurs ridicules comme ils transigeaient quelquefois sur leurs friponneries; Le Sage les refusa, et cette fois du moins cette habileté financière qui estimait tout au pris de l'argent fut trompée dans ses calculs.

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dense, la bouffonnerie triviale de leur jeu réveilla la satidti! des grands seigneurs. On les vit quitter les plaisirs délicats de la scène française pour chercher des représentations oîi ils commençaient par rougir, et finissaient par s'amuser.

Tel fut le théâtre pour lequel travailla Le Sage, en abandonnant la scène fcançaise; mais, quoique dans ces œuvres il fftt forcé de rapetisser son génie, Fauteur de Turcarel et de Oit Bios s'y retrouve encore. Ce ne sont que des ébauches, cependant le trait du maître s'y distingue. 11 n'élève pas ion genre au-dessus des spectateurs; mais il remplace latri» vialtté par une gaieté vive encore, mais qui n'est plus grotilère : ce ne sont plus des scènes décousues, des chants dénués d'action ; ce sont des tableiiux toujours vrais, quelquefois gracieux. L'intrigue excite et suspend la curiosité : 11 sait mettre en scène la vanité, l'ambition et toutes les passions qu'il a déjà peintes; il les barbouille d'un vernis grotesque; on voit qu'en écrivant il connaissait ceux pour qui il compulsait, mais souvent l'on est tenté de lever la veste de Gilles pour voir qdelque lourd parvenu successeur de Turcaret, ou d'ôter le masque d'Arlequin pour reconnaître quelque courtisan. Veut-il par hasard intéresser ses spectateurs? il peint la douleur, amplement, naturellement, telle qu'il l'a vue dans le iKîiiple; et lui, qui dans h Diable boiteux nous dc'convre malicioiisomcnt le secret de toules les douleurs du monde, ici il croit à Gfl quil décrit, guidé toujours par cette observation jndicioust* que chez le peuple il n'y a pas encore assez do raffineinont poor corrompre les vertus par ratrectaliori, ou pour couvrir les vice» d'un éclat de frivolité élcganle. Enfin, Le Sage avec plusieurs autres auteurs fut le fondateur d'un de ces genres de littérature que nous pouvons appeler populaire, l'opéra comique ou plutôt le vaudeville, dont les refrains faciles et gais font circuler les épigrammes en leur donnant la musique pour passe-port, le vaudevfile aussi vieux que la gaieté firançaise, joyeux enfant de la vivacité des troubadours pi-ovençaux et de la malice des trouvères picards, et qui devint pour nos pères un besoin et bientôt un droit.

Telle fut la carrière littéraiie de Le Sage; il la parcourut avec éclat, mais sans ambition : toujours modeste, c'est par ses ouvrages seuls qu'il obtint sa réputation, et

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