LIVRE Ui^ CBAP. V
d'aiitreg aventures ^ et fort impatient de la suite de celle-là. Ainsi^ le jour suivant^ après m'être encore bien ajusté^ je me rendis chez la vieille une heure plus tôt qu'il ne fallait. Seigneur^ me dit^elle^ vous êtes ponctuel^ et je vous en sais bon gré. U est vrai que la chose en vaut bien la peine. J'ai vu notre jeune veuve , et nous nous sommes fort entretenues de vouiK. On m'a défendu de parler; mais j'ai pris tant d'amitié pour Tous^ que je ne puis me taire. Vous avez plu, et vous allez devenir un heureux seigneur. Entre nous, la dame est un morceaa tout appétissant : son mari n'a pas vécu longtemps ayec elle; il n'a fait que passer comme une ombre; elle a toot le mérite d'une fille. La bonne vieille, sans doute, voulait dire d'une de ces filles d'esprit qui savent vivre sans ennui dans le célibat.
L'héroïne du rendez-vous arriva bientôt en carrosse de louage^ comme le jour précédent, et vêtue de superbes habits. D'abord qu'elle parut dans la salle, je débutai par cinq ou six révérences de petit-maître, accompagnées de leurs plus gracieuses contorsions. Après quoi je m'approchai d'elle d'un air trèft-fiunilier^ et lui dis : Ma princesse, vous voyez un seigneur qui 60 a dans l'aile. Votre image ^ depuis hier, s'ofifre incessamment à mon esprit, et vous avez expulsé^ de mon coeur une duchesse qui commençait à y prendre pied. Le triomphe est trc^ ^(Mrieux pour moi, répondit-elle en ôtant son voile; mais je n'en ressens pas une joie pure. Un jeune seigneur aime le changement, et son cœur est, dit-on, plus difficile à garder que la pistole volante. Eh! ma reine > repris^je, laissons là, s'il vous plaît, l'avenir; ne songeons qu'au présent. Vous êtes belle, je suis amoureux. Si mon amour vous est agréable, engageons-nous sans réflexion. Embarquons-nous comme des matelots; n'envisageons point les périls de la navigation, n'en regardons que les plaisirs.
Ea achevant ces paroles, je me jetai avec transport aux genoux de ma nymphe; et, pour mieux imiter les petits-maîtres, je la pressai d'une manière pétulante de faire mon bonheur. Elle me parut un peu émue de mes instances, mais elle ne
> Ub leigneor qui en a dam Voile ! une dachene êxpuUi* de son cœor : ce lan* pge à prëteation est de mauvais goftt; mail il rend d'autant miew le jargon d'un talel tiaveati en peUt-ma(tre.
crut pas devoir s'y rendre encore^ et me repoussant : Arretef* vous, me dit- elle, vous êtes trop vif; vous avex l'air libertin. J'ai bien peur que vous ne soyez im petit débauché. Fi donc, madame! m'écriai-je; pouves-vous haïr ce qu'aiment 1« femmes hors du commun? Il n'y a plus que quelques hour* geois qui se révoltent contre la débauche. C'en est trq>^ leprit-^Ue, je me rends à une raison si forte. Je vois bien qu'avee vous autres seigneurs les grimaces sont inutiles : il fautqu'uns femme fasse la moitié du chemin. Apprenez donc votre victoire, ajouta-t-elle avec une apparence de confusion^ ocunme si sa pudeur eût souffert de cet aveu; vous m'avez inspiré dei sentiments que je n'ai jamais eus pour personne^ et je n'ai plus besoin que de savoir qui vous êtes, pour me déterminer à vous choisir pour mon amant. Je vous crois un jeune seigneur, et même un honnête homme : cependant je n'en suis point assurée ; et, quelque prévenue que je sois en Totie Ih veur, je ne veux pas donner ma tendresse à un inconnu. '
Je me souvins alors de quelle façon le valet de don Antoixk) m'avait dit qu'il sortait d'un pareil embarras ; et voulant à son exemple passer pour mon maître : Madame^ dis-je à au veuve, je ne me défendrai point de vous apprendre mon bob; il est assez beau pour mériter d'être avoué. Avez-vom ei^ tendu parler de don Mathias de Silva? Oui, répondit-elle; je vous dirai même que je l'ai vu chez une personne de ma connaissance. Quoique déjà effronté, je fus un peu troublé de cette réponse. Je me rassurai toutefois dans le moment; et, faisant force de génie pour me tirer de là : Eh bien ! mon ange^ re» pris-je, vous connaissez un seigneur... que... je connais aus»... Je suis de sa maison , puisqu'il faut vous le dire. Son aïeul épousa la belle-sœur d'un oncle de mon père. Nous scmunes, comme vous voyez, assez proches parents. Je m'appelle doa César. Je suis fils unique de l'illustre don Femand de Ribera qui fut tué, il y a quinze ans, dans une bataille qui se donna sur les frontières de Portugal. Je vous ferais bien un détaU de l'action; elle fut diablement vive; mais ce serait penire des moments précieux que l'amour veut que j'emploie jAûs agréablement.
Je devins pressant et passionné après ce discours; ce qui ne me mena pourtant à rien. Les faveurs que ma déesse me
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laiflsa prendre ne senrirent qu'à me faire soupirer aprjte celles qu'eUe me reftisa. La cruelle regagna son carrosse^ qui l'attendait à la porte. Je ne laissai pas néanmoins de me retirer très-satisfait de ma bonne fortune^ bien que je ne fusse pas encore parfaitement heureux. Si> disais^je en moi-même^ je n'ai obtenu que des demi-bontés^ c'est que ma dame est une personne qualifiée^ qui n'a pas cru devoir céder à mes tians* ports dans une première entrevue. La tierté de sa naissance a retardé mon bonheur; mais il n'est différé que de quelques jours. Il est bien vrai que je me représentai aussi que ce pou* vait être une matoise des plus radinées. Cependant j'aimar mieux regarder la chose du bon côté que du mauvais, et je conservai l'avantageuse opinion que j'avais conçue de ma veuve. Nous étions convenus en nous quittant de nous revoir le surlendemain; et l'espérance de parvenir au comble de mes vœux me donnait un avant-goût des plaisirs dont je me flattais.
L'esprit plein des plus riantes images, je me rendis chez mon barbier. Je changeai d'habit, et j'allai joindre mon maître dans un tripot où je savais qu'il était. Je le trouvai engagé au jeunet je m'aperçus qu'il gagnait; car il ne ressemblait pas à ces joueurs ûx)ids qui s'enrichissent ou se ruinent sans changer de visage. 11 était railleur et insolent dans la prospérité, et fort bourru jdans la mauvaise fortune. 11 sortit fort gai du tripot 9 et prit le chemin du Théâtre du Prince, ie le suivis jusqu'à la porte de la comédie; là, me mettant un ducat dans la main : Tiens, Gil Bias, me dit-il, puisque j'ai gagné au-^ jourd'hui, je veux que tu t'en ressentes: va te divertir avec te» camarades, et viens me prendre à minuit chez Arsénié, où Je dois soup^ avec don Âlexo Segiar. A ces mots, il rentra, et je demeurai à rêver avec qui je pourrais dépenser mon ducat selon l'intention du fondatem*. Je ne rêvai pas longtemps. darin, valet de don Alexo, se présenta tout à coup devant moi. Je le menai au premier cabaret, et nous nous y amusâmes jusqu'à minuit. De là nous nous rendîmes à la maison d'i^isénie^ où Clarin avait ordi-e aussi de se trouver. Un petit hquais nous ouvrit la porte, et nous fit entrer dans une salle bisse, où la femme dé chambre d'Arsénié et celle de Florimonde riaient à gorge déployée en s'entretenant ensemble^
tandis que leurs maîtresses étaient en haut avec nos mdtres.
L'arrivée de deux vivants qui venaient de bien souper^ ne pouvait pas être désagréable à des soubrettes^ et à des soubrettes de comédiennes encore : mais quel fut mon étonnement lorsque dans une de ces suivantes je reconnus ma veuve, mon adorable veuve, que je croyais comtesse ou marquise! Elle ne parut pas moins étonnée de voir son cher don César de Ribera changé en valet de petit-maître. Nous nous regardâmes toutefois l'un l'autre sans nous déconcerter; il nous prit même à tous deux une envie de rire que nous ne pûmes nous empêcher de satisfaire. Après quoi Laure (c'est ainsi qu'elle s'appelait), me tirant à part tandis que Glarln parlait à sa compagne, me tendit gracieusement la main, et me dît tout bas: Touchez là, seigueur don César; au lieu de nous faire des reproches réciproques, faisons-nous des compliments, mon ami! Vous avez fait votre rôle à ravir, je ne me suis point mal non plus acquittée du mien. Qu'en dites-^oi»? Avouez que vous m'avez prise pour une de ces jolies femmes de qualité qui se plaisent à faire des équipées? Il est vrai, lui répondis-je; mais qui que vous soyez, ma reine ^ je n'ai point changé de sentiment en changeant de forme. Agréei, de grâce, mes services, et permettez que le valet de chamlnre de don Mathias achève ce que don César a si heureusement commencé. Va, reprit-elle, je t'aime encore mieux daiïs t<m naturel qu'autrement. Tu es en homme ce que je suis en femme : c'est la plus grande louange que je puisse te donner. Je te reçois au nombre de mes adorateurs. Nous n'avons plut besoin du ministère de la vieille : tu peux venir ici me voir librement. Nous autres dames de théâtre, nous vivons «aiw contrainte et pêle-mêle avec les hommes. Je conviens qu'il y paraît quelquefois; mais le public en rit, et nous sonmies faites, comme tu sais, pour le divertir.
Nous en demeurâmes là, parce que nous n'étions pas seuls* La conversation devint générale, vive, enjouée, et pleine d'équivoques claires. Chacun y mit du sien. La suivante d'Arsénié surtout, mon aimable Laure, brilla fort, et fit paraître beaucoup plus d'esprit que de vertu. D'un autre côté, nos mdtres et les comédiennes poussaient souvent de longs éclats de rire que nous entendions; ce qui suppose que leur entre-
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tien était aussi raisonnable que le nôtre. Si Ton eftt écrit toutes les belles choses qui se dirent cette nuU chez Arsâiie^ on en aurait, je crois ^ composé un livre très-instructif pour la jeunesse. Cependant l'heure de la retraite^ c'est-à-dire le jour^ arriva : il fallut se séparer. Glarin suivit don Âlexo^ et je me retirai avec don Mathias.
CHAP. TI. — De rentretien de quelques leigneon tnr lee conedient de la troupe
de Prince.
Ce jour-là^ mon maître^ à son lever^ reçut un billet de don Alexo S^ar, qui lui mandait de se rendre chez lui. Nous y allâmes^ et nous trouvâmes avec lui le marquis de Zenette^ et on autre jeune seigneur de bonne mine que je n'avais jamais TU. Don Mathias^ dit Segiar à mon patron^ en lui présentant ce cavalier que je ne connaissais pointy vous voyez don Pompeyo de Castro^ mon parent. 11 est presque dès son enfance à la cour de Pologne. Il arriva hier au soir à Madrid, et il s'en retourne dès demain à Varsovie. Il n'a que cette journée à me donner : je veux profiter d'un temps si précieux^ et j'ai cru que pour le lui faire trouver agréable^ j'avais besoin de vous et du marquis de Zenette. Là-dessus mon maître et le parent de don Alexo s'embrassèrent^ et se firent Fun à l'autre force compliments. Je fus très-satisfait de ce que dit don Pompeyo; il me parut avoir l'esprit solide et délié. *
On dina chez Segiar, et ces seigneurs, après le repas, jouèrent pour s'amuser jusqu'à l'heure de la comédie. Alors ils allèrent tous ensemble au Théâtre du Prince , voir représenter une tragédie nouvelle , qui avait pour titre la Reine de Carthage. La pièce finie , ils revinrent souper au même endroit où ils avaient diné; et leur conversation roula d'abc^d sur le poème qu'ils venaient d'entendre, ensuite sur les acteurs. Pour l'ouvrage, s'écria don Mathias, je l'estime peu; j'y trouve Ënée encore plus fade que dans l'Enéide. Mais il faut convenir que la pièce a été jouée divinement. Qu'en pense le seigneur don Pompeyo? Il n'est pas, ce me semble, de mon sentiment. Messieurs, dit ce cavalier en souriant, je vous ai vus tantôt si charmés de vos acteurs, et particulièrement de vos actrices, que je n'oserais vous avouer que j'en ai
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jugé tout autrement que vou& C'est fort bien fait, interrompit don Alexo en plaisantant, vos censures seraient ici fort mal reçues. Respectez nos actrices devant les trompettes de leur réputation. Nous buvons tous les jours avec elles; nous les garantissons parfaites : nous en donnerons, si Ton veut, des certificats. Je n'en doute point, lui répondit son parent, vous en donneriez même de leurs vie et mœurs , tant vous me paraissez amis !
Vos comédiennes polonaises, dit en riant le marquis de Zénette, sont sans doute beaucoup meilleures? Oiii, certainement, répliqua don Pompeyo, elles valent mieux. Il y en a du moins quelques-unes qui n'ont pas le moindre défaut Celles-là, reprît le marquis, peuvent compter sur vos certificats?. Je n'ai point de liaisons avec elles, repartit don Pompeyo; je ne suis point de leurs débauches • je puis juger de leur mérite sans prévention. En bonne foi, poursuîvil-il, croyez-vous avoir une troupe excellente? Non, parbleu ^ dit le marquis, je ne le crois pas, et je ne yeux défendre qu'un très-petit nombre d'acteurs : j'abandonne tout le reste. Ne conviendrez-vous pas que l'actrice qui a joué le rôle de Didon est admirable? N'a-t-elle pas représenté cette reine avec toute la noblesse et tout l'agrément convenable à Fidée que nous en avons? Et n'avcz-vous pas admiré avec quel art elle attache un spectateur, et lui fait sentir les mouvements de toutes les passions qu'elle exprime? On peut dire qu'elle est consommée dans les raffinements de la déclamation. Je demeure d'accord, dit don Pompeyo, qu'elle sait émouvoir et toucher : jamais comédienne n'eut plus d'entrailles, et c'est une belle représentation ; mais ce n'est point une actrice sans défaut. Deux ou trois choses m'ont choqué dans son jeu. Veutelle marquer de la surprise, elle roule les yeux d'une manière outrée; ce qui sied mal à une personne. Ajoutez à cela qu'en grossissant le son de sa voix, qui est naturellement doux, eUe en corrompt la douceur, et forme un cieux assez désagréable. D'ailleurs, il m'a semblé dans plus d'un endroit de la pièce, qu'on pouvait la soupçonner de ne pas trop bien entendre ce qu'elle disait. J'aime mieux pourtant croire qu'elle était discrète, que de l'accuser de manquer d'intelligence.