LIVRE m, CHAP. YI
A ce que je vois^ dit alors don Mathias au cènseory tous ne seriez pas homme à fairie des vers à la louange de nos comédiennes? Pardonnez-moi, répondit don Pompeyo. Je découvre beaucoup de talents au travers de leurs défauts. Je vous dirai même que je suis enchanté de Factrice qui a fait la suivante dans les intermèdes. Le beau naturel ! avec quelle grâce elle occupe la scène ! A-t-elle quelque bon mot à débiter, elle l'assaisonne d'un souris malin et plein de charmes, qui lui donne un nouveau prix. On pourrait lui reprocher qu'elle se livre quelquefois un peu trop à son feu et passe les bornes d'une honnête hardiesse; mais il ne faut pas être si sévère. Je voudrais seulement qu'elle se corrigeât d'une mauvaise habitude. Souvent, au milieu d'une scène, dans un endroit sérieux, elle interrompt tout à coup l'action, pour céder à une folle envie de rire qui lui prend. Vous me direz que le parterre l'applaudit dans ces moments mêmes : cela est heureux.
Et que pensez-vous des hommes? interrompit le marquis : vous devez tirer sur eux à cartouches, puisque vous n'épargnez pas les femmes. Non, dit don Pompeyo; j'ai trouvé quelques jeunes acteurs qui promettent, et je suis surtout assez content de ce gros comédien qui a joué le rôle du premier ministre de Didon. 11 récite très-naturellement, et c'est ainsi qu'on déclame en Pologne. Si vous êtes satisfait de ceux là , dit Segiar, vous devez être charmé de celui qui a fait le personnage d'Énée. Ne vous a-t-il pas pani un grand comédien, un acteur original? Fort original, répondit le censeur; il a des tons qui lui sont particuliers , et il en a de bien aigus. Presque toujours hors de la nature , il précipite les paroles qui renferment le sentiment, et appuie sur les auties; il fait même des éclats sur des conjonctions. 11 m'a fort diverti, et particulièrement lorsqu'il exprimait à son confident la violence qu'il se faisait d'abandonner sa princesse : on ne saurait témoigner de la douleur plus comiqueraent. Tout beau, cousin! répliqua don Alexo; tu nous ferais croire à la fin qu'on n'est pas de trop bon goût à la cour de Pologne. Saistu bien que l'acteur dont nous parlons est un sujet rare? N'as-tu pas entendu les battements de mains qu'il a excités? Cela prouve qu'il n'est pas si mauvais. Cela ne prouve rien ,
repartit don Porapeyo. Messieurs, ajouta-t-il, laissons là, je 'VOUS prie, les applaudissements du parterre ; il en donne soih vent aux acteurs fort mal à propos. 11 applaudit même plus rarement au vrai mérite qu'au faux, comme Phèdre nous l'apprend par une fable ingénieuse. Permettez-moi de vous la rapporter : la voici.
Tout le peuple d'une ville s'était assemblé dans une grande place, pour y voir jouer des pantomimes. Parmi ces acteurs, il y en avait un qu'on applaudissait à chaque moment. Ce boufifon, sur la fin du jeu, voulut fermer le théâtre par un spectacle nouveau. 11 parut seul sur la scène, se baissa, se couvrit la tête de son manteau, et se mit à contrefaire le cri d'un cochon de lait. Il s'en acquitta de manière qu'on s'imagina qu'il en avait un véritablement sous ses habits. On lui cria de secouei* son manteau et sa robe; ce qu'il fit : et, comme 11 ne se trouva rien dessous, les applaudissements se renoa« vêlèrent avec plus de fureur dans l'assemblée. Un paysan, qui était du nombre des spectateurs , fut choqué de ces témoignages d'admiration. Messieurs, s'écria-t-il, vous avez tort d'être charmés de ce bouffon ; il n'est pas si bon acteur que vous le croyez. Je sais mieux faire que lui le cochon de lait ; et, si vous en doutez, vous n'avez qu'à revenir ici demain à la même heure. Le peuple, prévenu en faveur du pantomime, se rassembla le jour suivant en plus grand nombre, et plutôt pour siffler le paysan, que pour voir ce qu'il savait faire. Les deux rivaux parurent sur le théâtre. Le bouffon conmiença, et fut encore plus applaudi que le jom^ précédent. Alors le villageois, s'étant baissé à son tour et enveloppé de son manteau, tira l'oreille à un véritable cochon qu'il tenait sous son bras, et lui fit pousser des cris perçants. Cependant l'assis-^ tance ne laissa pas de donner le prix au pantomime, et chargea de huées le paysan, qui, montrant tout à coup le cochon de lait aux spectateurs : Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas moi que vous sifflez , c'est le cochon lui-même. Voyez quels juges vous êtes * !
Cousin, dit don Alexo, ta fable est un peu vive ! Néanmoins^ malgré ton cochon de lait, nous n'en démordrons pas. Chan-
■ Tout le monde connaU cette fable de Phèdre. Elle n'a jamais été rendne en fraaça» avec plus de précision et de vérité que dans ce passage de GU Bias. Cependant,