‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 71 sur 296 · LIVRE IV, CHAP. Vf · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. Vf

homme qui seml)lait avoir une douleur mortelle de la perdre. Le peintre avait encore chargé son tableau d'une figure qui n'échappa point à mon attention. C'était un vieillard de bonne mine^ qui, #vement touché des objets qui frappaient sa vue^ ne s'y montrait pas moins, sensible que le jeune homme. On eût dit que ces images sanglantes leur faisaient sentir à tous deux les mêmes atteintes , mais qu'ils en recevaient dififéremment les impressions. Le vieillard , plongé dans une profonde tristesse^en paraissait comme accablé ; au lieu qu'il y avait de la fureur mêlée avec l'afOiction du jeune homme. Toutes ces choses étaient peintes avec des expressions si fortes, que noud ne pouvions nous lasser de les regarder. Ma maîtresse demanda quelle triste histoire ce tableau représentait. Madame^ dit Elvire , c'est une peinture fidèle des malheurs de ma famille. Cette réponse piqua la curiosité d'Aurore, qui témoigna un si grand désir d'en savoir davantage, qi^e la veuve de don Pèdre ne put se dispenser de lui promettre la satisfaction qu'elle souhaitait. Cette promesse, qui se fit devant Ortiz, ses deux compagnes et moi , nous arrêta tous quatre dans la salle après le repas. Ma maîti*esse voulut nous renvoyer ; mais El^ vire, qui s'aperçut bien que nous mourions d'envie d'entendre l'explication du tableau, eut la bonté de nous retenir, en disant que l'histoire qu'elle allait raconter n'était pas de celles qui demandent du secret. Un moment après, elle conunença son récit dans ces termes.

CHAP. IV. — Le mariage de venoianci. (NoaTelle '.)

Roger, roi de Sicile, avait un frère et une sœur. Ce frère, appelé Mainfroi, se révolta contre lui, et alluma dans le

' Cet épisode de Gil Bias, fondé en partie sur l'histoire, a fait naître deux tragëidies, savoir : Tancrède et Sigismond, en anglais, par Thompson (le chantre des ^ti» ions ) ; l'autre, inUtulée^ Blanche et Guiseard, par Saurin. La tragédie anglaise, traduite par La Place, remplit les Mereures de France des ^Baois de janvier et février 1761. Saurin l'a imitée. « La dernière scène de cette tragédie présente le tableau

> qai, dans Gil Bias, excite la curiosité de dona Aurore, et occasionne le récit de h.

> nouvelle. L'auteur tragique a suivi presque entièrement la marche du romancier.

> Enrique, dont il a fait Guiscard, est de même élevl par SiSiredi ; seulement il n'ap-

> prend le secret de sa naissance qu'au moment de la mort du roi. Constance, dant

> la tragédie, est la sœur et nou la nièce du roi, auquel succède Guiscard. Au reste,

> l'auteur a rendu tous les autres détails racontés dans la nouvelle, ce qui l'a obligé

> de renfermer un grand nombre d'événements dans un court espace de temps. ^ (Extrait de Vaoertistement qui précède la trayidie de Blanche et Guiscard.)

royaume une guerre qui fut dangereuse et sanglante ; maïs il eut le malheur de perdre deux batailles, et de tomber entre les mains du roi , qui se contenta de lui âter la liberté^ pour le punir de sa révolte. Cette clémence iîe servit qa'à faire passer Roger pour un barbare dans Fesprit d'i^e partie de ses sujets. Ils disaient qull n'avait sauvé la vie à son frère que pour exercer sur lui une vengeance lente et inhumaine. Tous les autres^ avec plus de fondement, n'imputaient lés traitements durs que Mainfroi souffrait dans sa prison qu'à sa sœur Mathilde. Cette princesse avait en effet toi^ours haï ce prince, et ne cessa point de le persécuter tant quH Técot Elle mourut peu de temps après lui, et Ton regarda sa mort comme une juste punition de ses sentiments dénaturés.

Mainfroi laissa deux fils; ils étaient encore dans ren&noe. Roger eut quelque envie de s'en défaire, dé crainte que, parvenus à un âge plus avancé, le désir de venger leur père ne les portât à relever un parti qui n'était pas si bien abatta^ qu'il ne pût causer de nouveaux troubles dans TËtat. H commtmiqua son dessein au sénateur Leontio Sifh'edi, son ministre, qui ne l'approuva point et qiii, pour l'en détoomer^ se chargea de l'éducation du prince Enrique, qui était l'atné, ^ lui conseilla de confier au connétable de Sidle la conduite du plus jeune, qu'on appelait don Pèdre. Roger, persuadé que ses neveux seraient élevés par ces deux hommes dans la sou* mission qu'ils lui devaient, les leur abandonna, et prit sohi lui-même de Constance , sa nièce. Elle était de l'âge d'Enrique, et fille unique de la princesse Mathilde. n lui donna des femmes et des maîtres, et n'épargna rien pour son éducation.

Leontio Sif&'edi avait un château à deux petites lieues de Païenne, dans un lieu nonuné Belmonte. C'était là que ce ministre s'attachait à rendre Enrique digne de monter un jour sur le trône de Sicile, n remarqua d'abcn'd dans ce prince des qualités si aimables, qu'il s'y attai^ha cooome sll n'avait point eu d'enfant : il avait pourtant deux filles. L'aînée , qu'on nommait Blanche, plus jeune d'une année que le prince, était pourvue d'une beauté parfaite ; et la cadette, appelée Porcie, après avoir en naissant causé la mort de sa mère, était encore au berceau. Blanche et le prUice Enrique sentirent de l'amour fun pour l'autre dès qu'ils furent capables d'aimer; mais ils

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