LIVRE IV ^ CHAP. VI
tement de n'avoir rien de caché Tun pour Tautre. Ils passèrent l'après-souper à se dire des choses gracieuses y et enfin ik se séparèrent pour s'aller reposer chacun dans son appartement* Je suivis Aurore dans le sien , où je lui rendis un compte exact de l'entretien que j'avais eu avec la fille du docteur : je n'oublisd pas la moindre circonstance; j'en dis même plus qu'il n'y en avait^ pour mieux faire ma cour à ma maîtresse, qui fut charmée de mon rapport. Peu s'en fallut qu'elle ne m'embrassât de joie. Mon cher Gil Blas^ me dit-elle^ je suis enchantée de ton esprit. Quand on a le malheur d'être engar gée dans une passion qui nous oblige de recourir à des stra^ tagèmes y quel avantage d'avoir dans ses intérêts un garçon aussi spirituel que toil Courage, mon ami; nous venons d'é» carter une rivale qui pouvait nous embarrasser; cela ne va pas mal. Mais , comme les amants sont sigets à d'étranger retours , je suis d'avis de brusquer l'aventure , et de mettra en jeu dès demain Am'ore de Guzman. J'approuvai cette pensée, et, laissant le seigneur don Félix avec son page^ je me retirai dans un cabinet où était mon lit.
CHAP. VI. — Quelles ruses Aurore mit en usage pour se faire aimor de don In»
Pacheco.
Les deux nouveaux amis se rassemblèrent le lendemain matin; ce fut leur premier soin. Ils commencèrent la joujv née par des embrassades qu'Aurore fut obligée de donner et de recevoir, pour bien jouer le rôle de don Félix. Ils allèrent ensemble se promener dans la ville , et je les accompagnai avec Chilindron *, valet de don Luis. Nous nous arrêtâmes auprès de l'Université, pour regarder quelques affiches de livres qu'on venait d'attacher à la porte. Plusieurs personnes s'amusaient aussi à les lire , et j'aperçus parmi celles-là un petit homme qui disait son sentiment sur ces ouvrages affichés. Je remarquai qu'on l'écoutait avec une extrême atten-» tion, et je jugeai en même temps qu'il croyait mériter qu'on ['écoutât, n paraissait vain, et Û avait l'esprit décisif^ comme l'ont la plupart des petits hommes. Cette nouvelle traduction d'Horace , disait-il , que vous voyez annoncée au publie en si gi-os caractères, est un ouvrage en prose, composé par un
^Chilindron est le lïom d'un jeu de caries, asseï plaisaiU, usité en, Espagne*
1l^ GIL BLAS.
Viôià auteût dû 6oÛ5g6. C'est Uti livre fort estimé des écoliers, Ils en ont consumé eux seuls (Quatre éditions. Il n'y a pas un libnnête bbnune ([ùl en ait acheté un exemplaire ^. Il ne portait bas des Jugeûiènts plus avantageux des autres livres; â ièd frondait tous sans charité^. (?élait apparemment quelque ftuteUr*. Je n'aurais pas été fâché de l'entendre jusqu'au tK>Ùt^ nais il me fallût suivre don Luis et don Félix, qui, ne tirenant {>as plus de plaisir à ses discours que d'intérêt aux nite^ ^11 crîtiquait, s'éloignèrent de lui et de l'Université.
Nous tevînmes à notre hôtel à l'heure dû dîner. îïa naaîirésse se ïnit à taible avec Pacheco, et fit adroitement tomber la conversation sur sa famille. Mon père, dit-elle, e^i un ca- $et de là niaison dé Mendoce, qui s'est établi à Tolède } et ma ïnèré est propre sœur de dona Kimena de Guzman, qui, deptds quelques joîirs, est venue à Sàlainanque pour une affaire impoîlaùte , àvéè sa nièce Aurore , fille unique de don Vincônt de tuzmân , que vous avez peut-être connu. Non , réjyôndft don Lins; mais on m'en â souvent parlé, ainsi que d'Aurore, votre cousine. Dois-je croire ce qu'on dit de cette jeime dame? On assure que rien n'égaie son e^rit et «» beauté. Pour de l'esprit, reprît don Félix, elle n'en manque 1^; elle l'a même assez cultivé. Mais ce n'est point une si belle personne ; on ti*ouve que nous nous ressemblons beau* Goup^ ^ cela est, s'écria Pacheco, elle justifie sa r^tatk»!* Vos traits sont réguliers , votre teint est parfaitement beau; ▼cire cousine doit être charmante. Je voudrais bien la Ywt ^ l'entretenir. Je m'ofifre à satisfaire votre curiosité, repartit le &UX Menéooe, et même dès ce jour. Je vous mène cette aprè»* dînée diez ma tante.
Ma maîtresse changea tout à coup de matière, et paria de
* Cette ttaduetion à'Èoraee était celle qu'avait doBoée le père Tarteroii| jésuite. \k l^arfs et à Amstérdatd, 1710.)
* Ito affilé de liwis, eritiq|li^ par «n petit honme ^1 frondait Kmttàns éfia* fité^ donnaient beav je« aa roftnateier poor faire une irerve satiriqae et mordmit* de too8 les ooTrages nonyeanx à Tépoque où il écrivait ; mais le cadre s'est pas rem* pif. it psQralt que Ton rètranclia iine partie de 6e chapitre, parce qu'on y trouva des fenatmdSÊià trop vives, «I qqt toUnbaieiit à plonb sur des geai cemitts à Paris, qnohi q«'il se fût fd ^uestioD que de SalainaiN|«e»
^ Cet auteur, qui disait du mal de tous les livm aflUkés, était le caustique Boindin, censeur impitoyable, et qui déchirait tout le monde. Voltaire Ta représenté toof le nom de A, ^ardou, qui toujours parle, ar^ue et contredit»