‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 84 sur 296 · LIVRE IV, CHAP. ^ VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. ^ VI

heui'eux présage. Un moment avant le dîner, le valet de la senora Ximena parut, et dit à don Félix : Seigneur, un homme de Tolède est venu vous demander chez madame votre tante, et y a laissé ce billet. Le faux Mendoce l'ouvrit, et y trouva ces mots qu'il lut à haute voix : Si vous avez envie d^ap^ prendre des nouvelles de votre père et des choses de consequence pour vous, né manquez pas, aussitôt la présente teçua, de vous rendre au Cheval noir, auprès de V Université. Je suis, dit-il, trop curieux^le savoir ces choses importantes , pour ne pas satisfaii*e ma curiosité tout à l'heure. Sans adieu, Pacheco, continua-t-il ; si je ne suis point de retour ici dans deux heures, vous pourrez aller seul chez ma tante, j'h'ai vous y rejoindre dans l'aprcs-dînée. Vous savez ce que Gil Bias vous a dit de la part de dona Kimena; vous êtes en droit de faire cette visite, il 'sortit en parlant de cette sorte, et m'ordonna de le suivre.

Vous vous imaginez bien qu'au Heu de prendre la route du Cheval noir, nous enfilâmes celle de la maison oti étiiit Ortiz. D'abord que nous y fûmes arrivés , nous nous préparâmes à représenter notr^ pièce. Aurore ôta sa chevelure blonde^ lava et frotta ses sourcils, mit un habit de femme, et devint une belle brune, telle qu'elle l'était naturellement. On peut dire que son déguisement la changeait à un point, qu'Aurore et don Félix paraissaient deux personnes diiïérentes. IL semblait même qu'elle fût beaucoup plus giande en femme qu'en homme; il est vrai que ses chappins S car elle en avait d'une hauteur excessive, n'y contribuaient pas peu. Lorsqu'elle eut ajouté à ses charmes tous les secours que l'art pouvait lem* prêter, elle attendit don Luis avec une agitation mêlée de crainte et d'espérance. Tantôt elle se fiait à son esprit et à sa beauté, et tantôt elle appréhendait de n'en faire qu'un essai malheui*eux. Ortiz, de son côté, se prépara de son mieux à seconder ma maîtresse. Pour moi, comme il ne fallait pas que Pacheco me vît dans cette maison, et que, semblable aux acteurs qui ne pai*aissent qu'au dernier acte d'une pièce, je ne devais me montrer que sur la fin de la visite, je sortis aussitôt que j'eus diné.

Chappin, claque, espèce de sandale que les femmes espagnoles mettent par-dessus leurs souliers.

Enfin tout était en état quand don Luis arriva. 11 fut reçu irès-agrëablement de la dame Chimène, et il eut avec Aurore une conversation de deux ou trois heures; après quoi j'entnù dans la chambre où ils étaient, et m'adtessaat au cavalier: Seigneur, lui dis-je, don Félix, mon maître, ne viendra point ici d'aujourd'hui ; il vous prie de Texcuser : il est avec trois hommes de Tolède dont il ne peut se débarrasser. Ah ! le petit lfi)ertinl s'éala dona Kimena, il est sans doute en débauche* Non, madame, repris-je, il s'entretient avec^^ux d'affaires fort sérieuses. U a un véritable chagrin de ne pouvoir se rendre ici; il m'a chargé de vous le dire, aussi bien qu'à don^ Aurora. Oh! je ne reçois point ses excuses, dit ma maîtresse en plaisantant ; il sait que j'ai été indisposée, il devait marquer un peu plus d'empressement pour les personnes à qui le san^ le lie. Pour le punir, je ne le veux voir dQ quinze jours. E|i ! madame, dit alors don Luis, ne formez point une si cruelle résolution; don Félix est assez à plaindre de ne vous avoir pas vue.

Ils plaisantèrent quelque temps là-dessus; ensuite Pacheco se retira. La belle Aurore change aussitôt de forme, et reprend son habit de cavalier. Elle retourne à l'hôtel garni le plus pi*omptement qu'il lui est possible. Je vous demande pardon, cher ami, dit-elle à don Luis, de ne vous avoir pas été trouver chez ma tante, mais je n'ai pu me défaire des personnes avec qui j'étais. Ce qui me console, c'est que vous avez eu du moins tout le loisir de satisfaire vos désh*s curieux. Eh bien ! que pensez-vous de ma cousine ? dites-le-moi sans complaisanccr. J'en suis enchanté, répondit Pacheco. Vous aviez raison de dire que vous vous ressemblez tous deux ; je n'ai jamais vu de traits plus semblables : c'est le même tour de visage; vous avez les mêmes yeux, la même bouche, le même son de voix, U y a pourtant quelque différence : Aurore est plus grande que vous; elle est brune, et vous êtes blond; vous êtes enjoué, elle est sérieuse; voilà tout ce qui vous distingue l'un de l'autre. Pour de l'esprit, continua-t-il, je ne crois pas qu'une substance c^ leste puisse en avoir plus que votre cousine. En un mot, c'est une personne d'un mérite infini.

Le seigneur Pacheco prononça ces dernières paroles avec tant de vivacité, que don Félix lui dit en souriant : Ami, je me

Page 1