LIVRE IT 5 CHAP. VIU
femme plus sérieuse, ni qui parlât moins. Gela ne Tempêchatt pas de passer pour la dame de Madrid la plus spiiitueUe. Le grand concours de personnes de qualité et de gens de lettrés qu'on voyait chez elle tous les jours contribuait peut-être plus que son mérite à lui donner cette réputation. C'est une chose que je ne déciderai point. Je me contenterai de dire que son nom emportait une idée de génie supérieur^ et que sa maison était appelée par excellence, dans la ville, le bureau defe dU" vrages d'esprit *.
Effectivement on y lisait chaque jour tantôt deé t)oêmeà dramatiques, et tantôt d'autres po^es. Mais on â'y faisait guère que des lectures sérieuses; les pièces comiqUèS y étaietlt méprisées. On n'y regardait la meilleure comédie OU le h)ialaii le plus ingénieux et le plus égayé que comme une Adble pro^ duction qui ne méritait aucune louange ; an lieu ^ue le tnoindl^ ouvrage sérieux, une ode, ime églogîie, un sonnet, y paësaii pour le plus grand effort de Te^rit humain. Q arrivait louYéni que le public ne confirmait pas les jugements du but*elau, et que même il sifflait quelquefois impoliment les pièces qu'on y avait fori applaudies.
J'étais maître de salle dans cette maison, c'est-4-dire que mon emploi consistait à tout préparer dans Vappariement de ma maîtresse pom* recevoir la compagnie, à ranger des chaises pour les hommes et des carreaux pour les femmes : après quoi je me tenais à la porie de la chainbre, pour annoncer et itittt>duire les personnes qui arrivaient. Le premier jour, àmesufis que je les faisais entrer, le gouverneur des pages, qui p^ hasard était alors dans l'antichambre avec moi, me les dépeignait agréablement. Il se nonmiait André MoUna. Il était naturellement froid et raiUeor, et ne nianquatt pas d'esprit. D'abord un évêque se présenta. Je l'annonçai; et, quand U fttt entré, le gouverneur me dit : Ce prélat est d'un cai'acière asses plaisant. 11 a quelque crédit à la cour; mais il voudi*ait bieti persuader qu'il en a beaucoup. Il fait des (^res de services à tout le monde, et ne seri personne. Un jour il renconti*e chek le roi un cavalier qui le salue; il l'arrête, l'accable de civ^ lités, et lui serrant la main : Je suis, lui dit-il, tout acquis à
* Ce bareau d'esprit réunit beaucoup de traits qui peignent la roaiéon de la inar« quise de Lambert.
votre seigneurie. ,Mettez-moi, de grâce, à l'q[)reuTe; je ne mourrai point content, si je ne trouve une occasion de vous obtiger. Le cavalier le remercia d'une manière pleine de reconnaissance; et, quand ils furent tous deux séparés, le prélat dit à un de ses offîciers qui le suivait : Je crois connaître cet honune-là; j'ai une idée confuse de l'avoir vu quelque part. Un moment après l'évêque, le fils d'un grand parut; et lorsque je l'eus introduit dans la chambre de ma maîtresse : Ce seigneur, me dit Molina, est encore un original. Indagiiiez- Yous qu'il entre souvent dans une maison poui: traiter d'une affaire importante avec le maître du logis , qu'il quitte sans se souvenir de lui en parler. Mais, ajouta le gouverneur en voyant arriver deux fenunes, voici "dona Angela de Penafiel et dona Margarita de Montalvan. Ce sont deux dames qui ne se ressemblent nullement. Dona Margarita se pique d'être philosophe; elle va tenii* tête aux plus profonds docteurà de Salamanque, et jamais ses raisonnements ne céderont à leurs raisons. Pour dona Angela, elle ne fait point la savante, quoiqu'elle ait l'esprit cultivé. Ses discours ont de la justesse, ses pensées sont fines, ses expressions délicates, nobles et naturelles. Ce dernier caractère est aimable^ dis-je à Molina; mais l'autre ne convient guère, ce me semble, au beau sexe. Pas trop, répondit-il en souriant; il y a même bien des hommes qu'il rend ridicules. Madame la marquise, notre maîtresse, continua-t-il, est aussi un peu grippée * de philosophie. Qu'on va disputer ici aujourd'hui ! Dieu veuille que la religion ne soit pas intéressée dans la dispute !
Comme il achevait ces mots, nous vîmes entrer un honune sec, qui avait l'air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l'épargna point. Celui-ci, me dit-il, est un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour de grands génies, à la faveiu* de leur silence ou de quelques sentences tirées de Sénèque, et qui ne sont que de sots personnages, à les examiner fort sérieusement. 11 vint ensuite un cavalier d'assez belle taille, qui avait la mme grecque, c'est-à-dire le maintien plein de suffisance. Je demandai qui c'était. C'est un poëte di^amatique, me dit Molina. 11 a fait cent mille vers en sa vie , qui ne lui ont pas rapporté quatre sous; mais, en récompense, il vient
* GrippeCf eotèlée, entichée. Ce mot» très-familier, a été uu temps à la mode.