‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 91 sur 296 · LIVRE IV, CttAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CttAP. VIII

av«c «IX lignes de prose de se faire un établissement considérable*.

J'allais m'éclaircir de la nature d'une fortune faite à si peu de frais, quand j'entendis un grand bruit sur l'escalier. Bou, s'écria le gouverneur, voici le licencié Gampanario *. Il s'annonce lui-même avant qu'il paraisse; il se met à parler dès la porte de la rue, et en voila jusqu'à ce qu'il soit sorti de la maison. En effet tout retentissait de la voix du bruyant licencié, qui entra enfin dans rantichambre avec un bachelier de ses amis, et qui ne déparla point tant que dura sa visite. Le seigneur Gampanario, dis-je à Molina, est apparenmient un beau génie. Oui, répondit mon gouverneur, c'est un homme qui a des saillies biillantes, des expressions détournées; il est réjouissant. Mais, outre que c'est un parleur impitoyable, il ne laisse pas de se répéter ; et, pour n'estimer les choses qu'autant qu'elles valent, je crois que l'air agréable et comique dont il assaisonne ce qu'il dit en fait le plus grand mérite. La meilleure partie de ses traits ne ferait pas grand honneurà un recueil de bons mots.

Il vint encore d'autres personnes, dont Molina me fit de plaisants portraits. Il n'oublia pas de me peindre aussi la marquise, et sa peinture fut de mon goût. Je vous donne, me dit-il, notre patronne pour un esprit assez uni, malgré sa philoso^ phie. Elle n'est point d'une humeur difficile, et on a peu de caprices à essuyer en la servant. C'est une femme de qualité des plus raisonnables que je connaisse; elle n'a même aucune passion. Elle est sans goût pour le jeu comme pour la galanterie, et n'aûne que la conversation. Sa vie serait bien ennuyeuse pour la plupart des dames. Le gouverneur, pai' cet éloge, me prévint en faveur de ma maîtresse. Cependant, quelques jours après, je ne pus m'empêcher de la soupçonner de n'être pas si ennemie de l'amour, et je vais dire sur quel fondement je conçus ce soupçon.

Un matin, pendant qu'elle était à sa toilette, il se présenta devant moi un petit homme de quarante ans, désagréable do

*Tou8 ces portraits, et ce dernier entre autres, s'appliquaient à des anecdotes con< sues dans le temps où Le Sage e'crivait son roman . * Gampanario, clocher, carillon.

5il70 GIL BLÀ8.

Sa figure 9 p\va crasseux que Tauteur Pedro de Moya^ et fort bossu par-dessus le marché. Il me dit qu'il voulait p^ler à madame la marquise. Je lui demandai de quelle part. De la mienne, répondit*il fièrement. Dites-lui que je suis le cavalier dotit elle s'entretint hier avec dona Antia de VelaSco. Je l'introduisis dans l'appartement de ma maîtresse, et Je l'annonçai. La marquise fit aussitôt une exclamation, et dit avec un transport de joie qu'fi pouvait entrer. Elle ne se contenta pas de le recevoir favoriahlement, elle obligea toutes ses fettuhçs à sortir de la chambre ; de sorte que lé petit bossu, plus heureux qu'un honnête homme, 7 demeura seul avec elle. Lés Soubrettes et moi, nous rimes un peu de ce beau tête-à-tête 4ui (iùra ptei d'une heure; après quoi ma patronne c<5ngd<lia le feossu en lui Msant des civilités qui marquaient qu*eUe était très-coh-* tente de lui.

Elle avait effectivement pris tant dé plaisir à èon èntrettcn^ qu'elle me dit le soir en pai-ticulier : Gil 6las, quand le bossu reviendra, fWtes-le entrer dans mon âppaiiimïéilt le plus secrètement que vous pourrez. Ce commandement, je l'avoue, me donna d'étranges soupçons; néanmoins, suivant Tot'dre de k marquise, dès que le petit homme revint, et ce fût le lendemain matin, je le conduisis par un escalier dérobé jusque dans la chambre de madame. Je fis pieusement là même cho^e deux ou trois fois, et je conclus de là que la marquise avait des inclinations bizarres, ou que le bossu faisait le personnage d'un entremetteur.

Ma foi, disais-je, prévenu de cette opinion, si ma maîtresse aime quelque homme bien fait, je lui pardonne; mais, si elle est entêtée de ce magot, û^anchement je ne puis excuser cette dépravation de goût. Que je jugeais mal de la patronne! Lé petit bossu se mêlait de magie, et comme on avait vanté son savoir à la marquise, qui se prêtait volontiers aux prestiges des charlatans, elle avait des entretiens particuliers avec lui. Il faisait voir dans le vefre, montrait à tourner le sas S et révélait pour de l'argent tous les mystères de la cabale : ou bien, pour palier plus juste, c'était un fiipon qui subsistait aux dé-

* Le sas est un tamis qu'un chariataà sait faire tourner et arrêter sur la persoBOt qu'on soupçonne, etc.

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