‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 97 sur 296 · LIVRE IV ^ CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE IV ^ CHAP. X

je coure après don Fernand, et que je lui perce le cœur? Nommez-moi tous ceux qu'il vous faut immoler; coiamaDdez. Quelques périls^ quelques malheurs qui soient attachés à votre vengeance, cet inconnu, que vous croyez d'accord avec vos ennemis, va s'y exposer pour vous.

Ce transport surprit la dame, et arrêta le cours de ses pleurs. Ah ! seigneur, me dit-eUe, pardonnez ce soupçon à l'état cruel où je me vois. Ces sentiments généreux détrompent Séraphine ; ils ra'ôtent jusqu'à la honte d'avoir un étranger pour témoin d'un afl^ont fait à ma famiUe. Oui, noble inconnu, je reconnais mon erreur, et je ne rejette pas votae secours ; mais je ne demande point la mort de don Femand* Eh bien ! madame, repris-je, quels services pouvez-vous attendre de moi? Seigneur, repartit Séraphine, voici de quoi jô me plains. Don Fernand de Leyva est amoureux de ma soeur Julie, qu'U a vue par hasard à Tolède, oîi nous demeurons ordinairement. 11 y â trois mois qu'il en fit la demande au comte de Polan, mon père, qui lui refusa son aveu, à cause d'une vieille inimitié qui règne entre nos maisons. Ma sœur n'a pas encore quinze ans ; elle aura eu la faiblesse de suivre les mauvais conseils de mes femmes, que don Fernand a sans doute gagnées; et ce cavalier, averti que. nous étions toutes seules en cette maison de campagne, a pris ce temps pour enlever Julie. Je voudrais du moins savoir quelle retraite il lui a choisie, afin que mon père et mon frère, qui sont à Madrid depuis deux mois, puissent prendre des mesures là-dessus. Au nom de Dieu, ajouta-t-elle, donnez-vous la peine de parcourir les environs de Tolède ; faites une exacte recherche de cet enlèvement : que ma famille vous ait cette obligation-là.

La dame ne songeait pas que l'emploi dont elle me chargeait ne convenait guère à un homme qui ne pouvait trop tôt sortir de Castille; mais comment y aurait-elle fait réflexicm ? je n'y pensais pas moi-même. Charmé du bonheur de me voir nécessaire à la plus aimable personne du monde, j'acceptai la commission avec transport, et promis de m'en acquitter avec autant de zèle que de diligence. En effet, je n'attendis pas qu'il fût jour pour aller accomplir ma promesse; je quittai sur-le-champ Séraphine, en la conjurant de me pardonner la frayeur que je lui avais causée, et l'assurant qu'elle aurait

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bientôt de meà nouTelles. le sortis par où j'étais entré, mail fit oocupé de la dame, qu'il ne me fut pas difficile de juger que j'en étals déjà fort épris. Je m'en aperçus encore mieux à rémprèssement que j'avais de courir pour elle, et aux amoureuses chimères que je formais. Je me représentais que Séra- |>hine, quoique possâlée de sa douleur, avait remarqué mon amour naissant, et qu'elle ne ravait peut-être pas vu sansplaiislr. le m'imaginais même que si je pouvais lui porter des nouvelles certaines de sa sœur, et que l'affaire tournât au gré de ses souhaits, j'en aurais tout l'honneur.

Don Alphonse interrompit en cet endroit le fil de son histoire, et dit au vieil ermite : Je vous demande pai'don, mon père, si, trop plein de ma passion, je m'étends sur des circonstances qui vous ennuient sans doute. Non, mon fils, répondit l'anachorète, elles ne m'ennuient pas ; je suis même hien aise de savoir jusqu'à quel point vous êtes épris de cette Jeune dame doiit vous m'entretenez : je réglerai là-dessus mes conseils.

L'esprit échauffé de ces flatteuses images, reprit le jeune homme, je cherchai pendant deux jours le ravisseur de Julie; mais j'eus beau faire toutes les perquisitions imaginables, il ne me fut pas possible d'en découvrir les traces. Très-mortifié de n'avoir recueilli aucun fruit de mes recherches, je retournai chez Séraphine, que je me peignais dans une extrême inquiétude. Cependant elle était plus tranquille que je ne pensais. Elle m'apprit qu'elle avait été plus hem-euse que moi^ qu'elle savait ce que sa sœur était devenue ; qu'elle avait reçu une lettre de don Femand même, qui lui mandait qu'après avoir secrètement épousé Julie, il l'avait conduite dans un couvent de Tolède. J'ai envoyé sa lettre à mon père, poursuivit Séraphine. J'espère que la chose pourra se terminer à l'amiable, et qu'un mariage solennel éteindra bientôt la haine qui sépare depuis si longtemps nos maisons.

Lorsque la dame m'eut instruit du sort de sa sœur, elle parla de la fatigue qu'elle m'avait Causée, et du péril où elle pouvait m'avoir imprudemment jeté en m'engageant à poursuivre un ravisseur, sans se souvenir que je lui avais dit qu'une affaire d^honneur me faisait prendre la fuite. Elle m'en fit des excuses àms les termes les plus obligeants. Gomme

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